Laurent Hamida a une cicatrice sur le front. Comme Harry Potter. Mais Laurent n’a pas les lunettes du magicien. Et puis, il est plutôt élancé, classe, il porte une chemise blanche et tient son casque de moto à la main. Enfin, Laurent est reporter de guerre pour l’agence Reuters. Au fond, rien à voir avec l’apprenti sorcier. Il bosse pour la seconde agence de presse internationale. « Une agence anglo-saxonne au départ », précise-t-il. Hamida se perd dans les langues. « J’écris en anglais et certains termes journalistiques ne sont pas les mêmes en français. Par exemple, en anglais, la notion de grand reporter n’existe pas. »

Peu de personnes connaissent le fonctionnement des agences de presse. Laurent Hamida, 43 ans, nous apprend que Reuters dispose « d’une partie texte qui se charge du traitement et de la diffusion des dépêches, d’une partie photos qui traite en moyennes 1000 photos par jour qui n’ont pas à être modifiées ou retouchées. Mais aussi d’une partie télé, qui fait du reportage à travers le monde. »

Dans cette énorme machine, l’à-peu-près est proscrit. « Les citations doivent être exactes, il faut aller vite et respecter le sens », dit-il. Et puis, le sujet de l’agence c’est de l’information brute. « Il n’est pas question d’écrire des éditoriaux ou d’apparaître trop partisan dans les dépêches, poursuit-il. En plus, il n’y a pas de signature à Reuters. » Et Laurent de donner un exemple concret pour être crédible face aux élèves attentifs : « En guerre, on parle plutôt de Taliban, d’insurgé ou de rebelle, pas de terroriste. » Neutralité oblige.

L’agence se doit d’être partout, à quelque endroit du monde que ce soit. Mais il arrive parfois (très rarement) que le travail des agences soit mis en cause ou détourné à des fins de propagande, par des groupes ou des Etats. Ainsi au Liban, en 2006. « Reuters fut alors accusée – côté israélien – d’instrumentaliser et d’exagérer les conséquences d’un bombardement aérien de nuit, qui toucha la ville de Cana. 28 morts dont 16 enfants. » C’était pourtant les faits.

Et ses histoires personnelles, à ce grand gaillard, alors ? Bon, vous êtes prêts pour l’aventure, trépidant d’impatience ? Laurent, calme, préfère utiliser le terme de « reportages de conflit » à celui « guerre ». Et d’ajouter : « Il faut tout de même accepter les risques. » Les poils se hérissent. On imagine le pire. Hamida la joue posée : « Aucun illuminé n’a sa place. Couvrir la guerre, ça fragilise. Il faut être calme, patient. Si vous envoyez un jeune qui veut un scoop et rien qu’un scoop, il va mourir. »

Et c’est peut être pour ça qu’on a tendance à dire que c’est un « métier de vieux ». « Certains photographes sur le terrain ont une soixantaine d’années. » Les femmes dans ce monde de brut ? « C’est plutôt un métier de mec, confie le journaliste. Une femme reporter, c’est l’exception. Les situations peuvent se compliquer. » Avant de préciser, pour ne pas se mettre la salle à dos : « Mais ne voyez surtout pas cela comme de la pure misogynie. »

Le baroudeur, quinze ans de métier, des dizaines de guerres couvertes à son actif, des situations difficiles, des histoires à n’en plus finir, des anecdotes, nous fait part de son expérience sur le terrain. « Tout d’abord, il faut pratiquer un anglais parfait et, la plupart du temps, être accompagné d’un traducteur-fixeur. » Certaines fois, les conditions de travail sont extrêmement périlleuses. « En Sierra Leone, il fallait très bien s’habiller et passer les barrages avant 8 heures du matin. Sinon, après, les mecs, aux check-points, ils étaient défoncés. » Ces conseils, avoue-t-il, c’est un collègue plus âgé qui les lui a donnés.

En ce samedi matin, alors que nous avons-nous-mêmes combattus avec notre réveil, Laurent revient d’un « embed américain » dans l’est afghan. Un embed, c’est un journaliste qui vit à l’heure de l’armée. Il la suit, la filme. Il s’immerge dans son univers. Et l’armée française ? « Avec les Français, on a sans cesse un officier de presse aux basques. Ça rend les relations plus difficiles qu’avec les autres armées. » Laurent déclare : « J’aime bien ce travail, le journaliste y est libre. » Sur ces terrains minés, au milieu des tirs et des rafales, la bourre entre reporters, ça n’existe pas. Laurent Hamida est formel : « Il n’y a aucune concurrence, parfois même, il n’y a qu’un seul journaliste qui ramène l’info pour tout le monde. Nous sommes un petit milieu qui se côtoie toujours et qui s’apprécie. »

Laurent sort son ordinateur de guerre, « qui à la capacité de se connecter à Internet partout dans le monde, même au milieu du désert ». Il va nous montrer des images. « Des reportages sans voix off mais avec une histoire écrite. Ce reportage sera diffusé sur le réseau et certaines séquences montrées sur les écrans du monde entier. » Des séquences tournées en Afghanistan. Un reportage sur les résistants tchétchènes. « Tiens, lance-t-il très modestement, j’ai eu une médaille pour ce reportage. »

Il est temps de quitter le guerrier, qui file vers d’autres horizons. L’homme qui a sûrement vu des choses horribles, des massacres et des scènes très dures, nous confie discrètement qu’il ne sait pas « s’[il] a été très clair ». Il n’est pas si sûr de lui. On lui apprend que nous allons écrire le compte-rendu. On espère qu’il ne sera pas déçu. En même temps, nous sommes si excités à l’idée de l’imaginer au milieu du Sahara en train de lire notre papier…

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

Photos: Fethi Ichou

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