Lorsque nous pénétrons dans le bâtiment, « la péniche » est vide. Pas besoin d’avoir le pied marin pour comprendre qu’en période de vacances, les étudiants de Sciences Po-Paris ont déserté le hall d’entrée surnommé ainsi en raison de son grand banc circulaire central. Nous n’aurons d’ailleurs pas l’occasion de le tester : notre petite délégation du lycée Auguste Blanqui de Saint-Ouen a rendez-vous au troisième étage. 

Les professeurs optent pour l’ascenseur tandis que nous, les élèves, virevoltons dans le grand escalier haussmannien. Une chose est sûre, cet impressionnant édifice, flanqué du logo de l’école sur tous les murs, contrastent radicalement avec nos locaux habituels. Pour un peu, nous en oublierions le motif de notre présence dans cet illustre établissement : le bilan des « classes expérimentales » pour le premier trimestre.

Ces fameuses classes ont été créées juste après les « révoltes sociales » de 2005. Sciences-Po, en collaboration avec des lycées du 93, des établissements supérieurs parisiens (Université Pierre et Marie Curie, Telecom Paris, etc.) et de grandes entreprises (EDF, Air France, la Fnac, etc.) propose d’améliorer les conditions pédagogiques des lycées qui en ont le plus besoin, en banlieue, par le biais de projets ambitieux (visites d’entreprises en chine, projets humanitaires au Bénin, etc.), la découverte de lieux culturels parisiens et le traitement de nombreux thèmes (la condition de la femme, le réchauffement climatique, le tribunal, etc.) abordés en marge des cours. Aujourd’hui, une délégation de chaque lycée expérimental est présente pour en témoigner.

« Excusez-moi, puis-je vous poser quelques questions ? », demande tout sourire une journaliste de France Bleu aux jeunes qui sirotent un café au buffet. D’un « Oui » collectif et synchronisé, nous exprimons notre enthousiasme que cette heureuse initiative parisienne, tournée vers la banlieue, puisse susciter en nous des vocations que nous n’aurions pas osé aborder. « On peut maintenant dire que Sciences Po, ça n’est pas réservé qu’aux riches Parisiens », ajoute Yanis dont le frère a pu intégrer Sciences-Po grâce aux conventions. Même notre professeur de français ne cachera pas au micro de Radio France son admiration devant « la force d’implication qu’ont pu démontrer les élèves pour les projets ».

15 h 30. Après une autre interview pour France Info nous nous installons précipitamment au premier rang de l’amphi réquisitionné, trop heureux de faire face à Xavier Darcos, ministre de l’Education. Richard Descoings, directeur de l’Institut, monte à la tribune et se félicite du bilan positif de ce dispositif : on a constaté dans ces établissements une « réduction à quasi rien du décrochage scolaire et de l’absentéisme où ils sont les premiers fléaux ». S’ensuit le témoignage de cet élève de 1ère, au lycée Jean Renoir (Bondy), vêtu d’un costume noir. « Nous sommes en journée professionnelle comme tous les jeudis, donc moi, et tous mes camarades, je suis habillé ainsi ! » assure-t-il à l’adresse d’une assemblée hilare. Puis, plus sérieusement, il expose son propre bilan de l’expérience : « L’année dernière nous étions sur les planches du Théâtre des Champs-Elysées pour une représentation du Bourgeois gentilhomme. Nous sommes aussi partis au Sénégal : ça nous a fait ouvrir les yeux sur la vraie misère, achève-t-il, visiblement ému. J’ai de la chance de poursuivre l’aventure des classes expérimentales, ça n’a pas été le cas pour tout le monde. Certains ont rejoint cette année des classes classiques ! ». Ovation de l’amphi pour le bon orateur.

C’est enfin le moment très attendu : le ministre prend la parole, son discours en main. Pour débuter il nous avoue tranquillement qu’il s’« endormait doucement, ébahis par ces témoignages assez intéressants ». Par la suite, il s’est dit « attentif » aux projets de son « ami » Richard Descoings, sans laisser entendre si son ministère pourrait élargir ces dispositifs dans d’autres établissements qui en ont besoin. Xavier Darcos conclue en donnant rendez-vous l’année prochaine pour un autre bilan des classes expérimentales, avant de quitter la salle, arguant d’« un emploi du temps chargé ».

Cyril Delhay, chargé des ZEP à Sciences-Po et impliqué dans le projet depuis le début, présente tous les témoins qui se relaient à la tribune. D’ailleurs, c’est notre tour ! M. Théodet, directeur de Jean Renoir, prend la parole : « Je suis content mais j’aimerais vraiment que le lycée ne compte plus de déçus et que toutes les classes deviennent expérimentales même si le bilan est bon. » En somme, que l’initiative soit généralisée à l’ensemble de l’établissement et profite à tous. « L’année dernière, nous avons constaté que les élèves des classes expérimentales passaient plus en 1ère, redoublaient moins et étaient moins réorientés », argumente-t-il. Quant à nous, nous nous succéderons sur la tribune pour évoquer les sorties mémorables qu’on a pues faire : l’Opéra par exemple, que nous considérions comme « un repaire pour les gens qui crient [rires de la salle], alors qu’en réalité c’est tout un plaisir ! » . Et si nous manifestons notre regret que le ministre ne soit plus là pour entendre la fin du bilan, nous partons d’un sincère « Vive la république ! »

L’après-midi des témoignages s’arrête là, place aux réunions entre « les gens du terrain » des lycées et au mécénat des grandes entreprises et grandes écoles pour statuer sur les projets à venir. Tout ce que nous souhaitons en quittant les lieux, c’est que si, dans 2 ans et demi, nous avons encore la chance d’arpenter la rue Saint-Guillaume, ce sera pour jouir des cours de Sciences-Po dans des locaux que nous avons d’ores et déjà faits nôtre.

Badroudine Said Abdallah et Mehdi Meklat (Ecole du blog)

Mehdi et Badroudine

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