Elle est arrivée en avance et, déjà, s’organise un petit groupe pour commencer sans attendre à poser des questions. Chacun a hâte d’entendre la romancière parler d’elle, de son parcours et de son dernier roman, La Langue de personne (2). La salle de rédaction du Bondy Blog se transforme en lieu de conférence, la grande table a cédé la place à des chaises bien alignées, sur le côté, des assiettes bien remplies de gâteaux, de madeleines, des boissons attendront que les échanges soient terminés.

L’ambiance est décontractée et chaleureuse et l’envie de connaître et de comprendre bien présente. Comme le veut la tradition, nos invités raconte leurs débuts, comment tout a commencé pour eux. Née en Turquie, à Antioche près de la frontière syrienne, dans une région arabophone, Sema Kiliçkaya explique : « J’aurais pu être syrienne, j’aurais pu être parmi ces colonnes de réfugiés et de demandeurs d’asile ». Elle est arrivée en France, en Haute-Marne, à l’âge de quatre ans, dans les années 1970 avec ses parents comme « immigrés économiques ». La France est alors un choix rare quand la plupart des ressortissants turcs choisissaient l’Allemagne comme terre d’accueil.

Très bonne élève, elle est décrite par ses bulletins scolaires comme une enfant « bavarde » jusqu’en classe de 5e où une enseignante plus attentive (ou bienveillante) a changé d’appréciation pour écrire « loquace ». Quand il a fallu lui expliquer le sens du mot bavard, son père lui dira : « Si tu n’arrêtes pas, on va te couper la langue ». À l’évidence, la menace est restée lettre morte. Mais la petite fille n’ira pas dans la direction qu’elle rêvait d’emprunter. Elle voulait être grand reporter de guerre. Sauf que, quand on est journaliste, on change sans cesse d’environnement, d’où les réticences exprimées par ses parents. « Mes parents disaient que tous les journalistes étaient des paparazzis et que je n’aurais jamais de vie de famille ». Alors Sema se laissera porter par le courant pour devenir professeur d’anglais en Côte d’Or puis, chez elle, dans un lycée de Haute-Marne où elle enseigne depuis 1995.

Aujourd’hui, la troisième génération dit stop

Sema Kiliçkaya est polyglotte puisqu’elle parle le turc et l’arabe, deux langues utilisées à la maison, le français, sa langue d’adoption, auxquelles sont venus s’ajouter l’anglais, dont elle a fait son métier, l’italien et l’allemand. Son dernier roman La Langue de personne s’est vu décerner le prix littéraire France-Turquie 2018. Il met en scène Fatma, fille d’immigrés en France qu’elle rejette, préférant partir pour les États-Unis. Lorsqu’elle retrouve les siens vingt ans plus tard, dans leur HLM de toujours, l’attentat contre Charlie Hebdo vient d’avoir lieu. Hybridant les formes du roman, du témoignage et de l’essai, Sema Kiliçkaya restitue au plus près l’expérience du multiculturalisme en France et questionne, depuis le sens des mots, cette fameuse notion de « vivre ensemble ». « Fatma, mon héroïne, a fui son pays d’origine, notamment à cause de l’image que lui renvoie la France de son pays : le bourreau des Arméniens, le vieil homme malade, les barbares, explique-t-elle. On est constamment renvoyé à ça. Quand vous êtes ado, ce n’est pas ce dont vous avez envie. C’est pour ça que la troisième génération dit stop, aujourd’hui. On s’en prend à la culture de leurs parents ».

Passionnée par les mots, Sema Kiliçkaya revient dans son récit à la fois drôle et grave, porté par une écriture fluide et naturelle, sur la question identitaire et linguistique à travers le personnage de la jeune Fatima. « Je voulais servir de pont entre la communauté ‘turque’, entre guillemets, parce qu’elle est plutôt ‘originaire de Turquie’. Elle n’est pas que turque. Quand on reproche aux migrants de ne pas maîtriser la langue, il y a des raisons. Je voulais donner à sentir ce qui « provoque » l’immigration. J’avais envie de raconter comment la langue peut vous échapper, même si vous êtes dans le pays depuis des années. Surtout que la première génération était persuadée qu’ils allaient rentrer très vite. Je voulais raconter comment la langue a pu leur faire défaut ».

La langue et les utopies, deux moteurs de l’individu

Avec la montée du Rassemblement national, entre autres phénomènes, la romancière souligne les difficultés de trouver un emploi quand on possède des prénoms d’origine étrangère. « Avec mon époux, a fait le choix délibéré d’assumer l’identité turque, dit-elle. On voulait garder les prénoms turcs. Puis, avec la montée du FN, la difficulté à trouver de l’emploi, on a eu un moment de faiblesse, on leur a proposé de changer de prénom. Ils n’ont pas voulu, ils nous ont dit « on est très bien comme ça. » Il faut vivre avec sa biculturalité, sa triculturalité… L’identité, c’est quoi, finalement ? Je garde un peu de chacun des pays où j’ai habité et où j’ai voyagé », explique-t-elle qui propose une définition fluide de la notion de l’identité. « L’identité, ce n’est pas quelque chose de fixe, c’est au contraire quelque chose qui évolue, elle est en constante mutation, ce n’est pas immuable. On prend ce qui nous convient dans chaque culture, on laisse ce qui ne nous convient pas ».

Sema Kiliçkaya utilise sa plume pour passer un message : « J’écris pour que les Français sachent ce que c’est, la migration, ce rapport à la langue. Ce sont les utopies et les rêves qui nous font avancer ». Cette perception de la diversité linguistique et culturelle est étroitement liée à sa famille. « J’ai parlé arabe avant de parler toute autre langue. Le français n’est pas ma langue maternelle. Avec mes parents, on utilise un mélange d’arabe, de turc et de français. Avec mes enfants, je parle français. Et, quand on est avec la famille élargie, mon frère et ma sœur, ça se complique un peu parce qu’elle a épousé un immigré portugais et que mon frère est avec une Slovaque… » La salle rit de bon cœur. Avec Sema Kiliçkaya, les mots suscitent toujours de l’émotion.

Kab NIANG

(1) La prochaine édition du Festival Hors Limites se déroulera du 20 mars au 4 avril 2020.

(2) Parmi les ouvrages de Sema Kiliçkaya, il faut signaler : La Langue de personne (avril 2018), édité par Emmanuel Collas ; Quatre-vingt-dix-sept (2015) chez In Octavo ; Le Royaume sans racines (2013), In Octavo ; Le Chant des tourterelles (2009), L’Arganier ; Anadodu, (2004), Publisud.

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