#OccupyPompidou. Jusqu’au 6 mars prochain, le Bondy Blog, à l’invitation du Centre Pompidou, occupe le studio 13/16 du forum. Ce mercredi 24 février, deux ateliers ont rythmé l’après-midi.

Le studio 1316 est déjà bondé. Ici, on discute de sa dernière enquête à Belleville. Là, quelques personnes prennent place sur les poufs en pagailles, mais dans tous les regards, on lit une attente particulière. On fait les présentations. Accueillie par Mehdi et Badrou, elle prend ses marques, sourire sur les lèvres et look décontracté. Comme on l’imaginait. Jean bleu, échappe rouge clinquante, chemise blanche légèrement ouverte et veste d’hiver, la voilà parmi nous.

Mehdi ouvre la séance. « Est-ce que vous êtes folle ? » commence-t-il d’emblée ! « J’essaye. Vous avez trouvé mon personnage. La presse devrait embaucher des fous, des rebelles.  Je trouve que la presse recrute des journalistes qui sortent des mêmes endroits ». Sortante d’une des écoles, elle peut « les critiquer tranquillement ».

Comme initiative, elle lance le Monde Académie pour permettre à tous d’avoir une première expérience journalistique. Elle ne manque pas de le rappeler.  « On recrute sans rien, sans bac. Il faut envoyer un CV vidéo, sur ce qui est arrivé près de chez vous par exemple ». « Si on vous écoute, les rédactions vont devenir des asiles commente Mehdi ». « Sauf que, bizarrement, ça l’est déjà ! ».

A travers le prisme d’un regard unique, comment arrive l’idée d’un article ? Un geste, un regard, un détail : on attend la bonne occasion. Celle qui écrit un article sur un chien nommé 11 septembre, ne se laisse pas faire. Très souvent, on l’appelle. Très souvent, les petits sujets sont écrasés par les gros sujets qui nous emmerdent au fil de la journée. C’est en général un mélange de choses. Elle est obsédée par des histoires venues du réel. « J’ai l’impression d’être dans un groupe d’alcooliques anonymes » glisse la grand reporter. C’est vrai que ce n’est pas commun, parler de la vie de tous les jours. « C’est un métier qui vous entraîne là où vous voulez. François Hollande ne m’entraîne pas dans une aventure ». Les politiques, ce n’est pas son affaire. Elle se demande même si une surprise est possible de la part des hommes politiques.

Le journaliste Günter Wallraff, déguisé en Turc, éprouve la xénophobie des Allemands. Comme lui, elle s’est initiée dans la peau d’hommes et de femmes discriminés. Au Nouvel Obs, à l’heure de la crise économique, elle s’inscrit chez Pôle Emploi à 50 ans. En se mettant dans la peau d’autrui, on voit autre chose. On ne voit pas tout à fait pareil. « Les sujets de vies quotidiennes sont les plus dures à attraper. On me l’a dit. Oui, on m’a dit que je piégeais les gens. Mais mon honnêteté, c’est le temps que j’ai passé. Evidemment, vous susciterez des plaintes… ».

Elle a eu des hauts et des bas, comme à chacun. Le fantasme du journaliste fait toujours rêver. « Les journalistes sont comme les avocats : leur profession leur donne magiquement une compétence rémunérée pour tout ce qui concerne la morale » disait Mathieu Lindon dans les « Jours de Libération ». C’est un peu de cela le journalisme. Prôner la défense, à la Zola, Florence Aubenas l’a fait dans l’affaire Outreau. Treize personnes ont été innocentées. La justice a été rendue. Mais que partiellement. Un fantasme ne reste qu’un fantasme dans certaines situations. L’affaire a fait marche arrière.  Les obligations du juge d’instruction n’ont pas changées.

Elle nous raconte ensuite ô combien elle aime le reportage. Elle avance sur un fil et écrit sans savoir la fin « En Syrie officielle, le Monde ne peut pas intervenir. J’ai passé deux fois un mois du côté des rebelles. Je n’ai vu que des Sunnites musulmans. Des gens dans des villages qui s’armaient. C’était l’époque du printemps arabe. Ils sont en tongs et sont sûrs que Bachar El Assad tombera. ‘Ils sont sûrs qu’ils vont gagner’ était le titre de mon reportage. ». Elle fait la rock star, selon Mehdi ! « Ce que les gens pensent de moi, ça m’est égal » dit-elle avec aplomb.

L’un de ses collègues lui a lâchement lancé « tout le monde n’a pas la chance d’avoir été otage ».  Car otage, elle l’a été. En Irak, du 5 janvier au 11 juin 2005. Quand elle est rentrée, elle a fait face au regard troublant des gens qui l’entourent.  Mais elle est désormais plus à l’aise à l’écrit. « Je suis partisane de perdre beaucoup de temps. Je rajoute des jours », c’est ce qui fait sa différence. Vivre dans une situation précaire où acheter un frigo darty est lourd à porter, l’a transformé et elle n’hésite pas à le dire. Lectrice de Society et admiratrice du film Deepan, elle suit les actualités de Tweeter avec un compte au nom de sa grand-mère. Bonne chance pour la retrouver !

Pour la future génération, le grand reporter dit de foncer : « Le plus grand canal de diffusion, Internet, permet que l’on puisse vous lire. Le jeune journaliste a cette chance-là. Cependant aujourd’hui, tout le monde fait de l’info. La frontière est très poreuse entre un citoyen journaliste et un professionnel. Alors tentez votre aventure. La presse sera sauvée par la jeune génération aujourd’hui. L’écriture journalistique est renouvelée. Je ne vous citerai pas de différence. Il faut se lâcher ».

Yousra Gouja

Crédit photo : Hervé Véronese

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