« J’espérais que ça allait changer ma vie ! Que j’allais apprendre plein de trucs, savoir quoi faire de ma vie. » s’exclame Sonia en évoquant ses attentes concernant son premier séjour à Madagascar. Mais au final ? Qu’en fut-il ?

Des découvertes au goût doux-amer

« Je suis partie 6 semaines. C’était trop long !!!! » Ah. Se basant sur les récits de son frère et ses parents, qui n’avaient apparemment rencontré aucune difficulté, elle pensait « que ce serait simple une fois sur place de faire des sorties, d’organiser un voyage en province, d’aller voir [ses] cousins… ». Seulement, sa famille avait eu l’idée de s’organiser à l’avance, pas elle. Du coup, Sonia s’ennuie beaucoup. « Je n’avais pas d’amis ou de cousins que je connaissais déjà. Difficile de sortir toute seule. Et pour aller où ? Faire quoi ? (…) Donc c’est vrai que passer la plupart de mes journées avec mes grand-mères et mes tantes…c’était pas ouf ! Je les aime énormément, mais c’était trop long » avoue-t-elle. Et puis, de nature sensible, Sonia n’est pas vraiment à l’aise à Antananarivo : « c’est la grosse ville, dense, très peuplée, polluée, beaucoup de gens qui vivent dans la misère… Un peu comme Paris en fait. Sans les sorties n’importe quel jour, à n’importe quelle heure. » Sonia ressent comme un trop-plein, elle en tombe même malade. Et, en même temps, l’ennui qu’elle subit donne un sentiment de « pas assez ».

Je n’avais pas d’amis ou de cousins que je connaissais déjà

La demi-mesure qu’elle recherche, elle finit par la trouver en province. Elle évoque avec joie la semaine qu’elle y a passé. Ces jours paisibles à la mer qui lui ont permis d’échapper à l’hyperstimulation de la capitale, « les vraies vacances », comme elle dit. Ses bons souvenirs comprennent aussi ses cousin.es, dont elle s’est beaucoup rapprochée : « J’ai adoré être avec mes cousins et cousines. J’ai découvert que j’étais très proche de certaines personnes de la famille. » Beaucoup de souvenirs et de leçons avec lesquels rentrer à Paris…

Mitigé, Arno raconte aussi un séjour doux-amer. Familier des milieux antiracistes et voulant connaître ses racines, il était bercé d’illusions concernant l’Iran, son pays d’origine côté paternel. Mais, loin des fantasmes sur les pays non-occidentaux, c’était une autre réalité qui l’attendait. En 2016, Arno débarque donc à Téhéran. Devant lui : un mois et demi de vacances dans la capitale iranienne. Logeant chez son grand-père – avec qui il ne s’entend pas très bien – il ne peut pas se déplacer librement : « tous mes déplacements étaient fliqués, raconte-t-il. On avait peur que je sois emmerdé par des milices ».

En parlant de liberté, Arno ne peut pas revendiquer son orientation sexuelle non plus : difficile d’assumer son homosexualité devant des cousins « hétéros à fond ». Garder ce masque est d’autant plus difficile que, un peu plus tôt cette année-là, une de ses connaissances gays se suicide. Sans parler du shooting d’Orlando. Cela étant, il réussit quand même à coucher avec deux hommes en les faisant passer pour des amis. Amusé par ce souvenir, il poursuit avec des récits tendres, qui contrastent avec les premiers : l’amie artiste qui lui fait connaître des lieux underground, la tante qui lui apprend la cuisine iranienne… Et puis, le bon côté des choses. Malgré le régime autoritaire, Téhéran vit : comme en France, les jeunes profitent de la vie nocturne, de l’art aussi, les gens s’amusent… Aucun regret donc : Arno a connu son grand-père avant qu’il décède et il connaît la réalité de son pays. Mais maintenant qu’il est journaliste, un potentiel prochain voyage s’annoncerait compliqué.

Sonia et Arno ont donc souffert du décalage entre attentes trop hautes et réalité décevante. Mais, pour d’autres, c’est tout le contraire. Leur premier voyage au bled a rimé avec soulagement, bonheur, parfois même avec épiphanie.

 J’ai su que j’étais chez moi

Pour Yan, le séjour se déroule sereinement. Il est ravi de se fondre dans la masse, certes, mais grâce aux récits de sa grand-mère il ne connaît aucune surprise : il s’était préparé, il savait à quoi s’attendre.  Pour d’autres, le premier voyage peut être synonyme de chamboulement total.

 « J’avais vraiment l’impression de me retrouver, de m’apaiser psychologiquement, d’être moins tendue, d’être moins ouf dans ma tête. Je pétais les plombs. Et là, juste le fait de respirer l’air du Soudan, de sortir dans la rue, t’as que des gens qui parlent ta langue, t’as que des gens qui sont de ton origine, qui sont les tiens. Eh bah franchement, ça m’a fait du bien. Un truc… je peux même pas t’expliquer. » Peinant parfois à trouver ses mots, c’est avec beaucoup d’émotion que Fatma raconte son premier voyage au Soudan après un exil interminable. A l’écouter, on se sent presque aussi soulagé.es qu’elle.

Apprivoiser le décalage

Pourtant, ce retour ne rime pas qu’avec euphorie et retrouvailles. Il rime aussi avec décalage : Fatma est partie, et ce depuis bien longtemps. Elle le sent. « Au retour, tu vois que 24 ans, même si tu parles toujours la langue… bah t’as pas vécu là-bas en fait. »

Même si elle revendique fièrement son identité soudanaise, force est de constater qu’elle ne se fond pas dans la masse comme elle le voudrait. « Il y a toute cette sensation où t’es bien physiquement, t’es dans ton élément mais il y a aussi tout ce truc où socialement tu sais que tu t’adaptes pas vraiment. »

En effet, trahie par sa manière de parler, de penser ou de s’habiller, elle dénote. Sachant qu’elle vient de France, les Soudanais.es ne sont pas toujours tendres : « tu peux parler de choses que tu comprends très bien à propos du pays, mais parce que TOI t’as pas vécu au Soudan, parce que TOI t’es occidentalisée etc on va te dire ‘oui mais toi tu connais pas.’ »

Un choc pour Fatma : elle qui se sentait si soudanaise en France est considérée comme française au Soudan. Mais cette difficulté est loin d’être insurmontable. La jeune femme impose tout de même ses points de vue et montre qu’elle sait de quoi elle parle. Rien ne la freine, elle aime le Soudan et est prête à le lui montrer.

« Francisée à mort », comme elle se décrit avec humour, Wassia aurait pu ressentir le même décalage lors de son voyage en Côte d’Ivoire. Il n’en fut rien.

Avant ses 6 ans, âge auquel elle attrape le paludisme et manque d’en mourir, la jeune femme allait dans son pays d’origine tous les 2 ans. Traumatisée par cet événement, sa mère ne lui a jamais permis de retourner en Côte d’Ivoire. Mais Wassia, grâce à son cousin notamment, décide en 2018 d’acheter son billet en cachette. Décision qu’elle ne regrette pas le moins du monde. « Ils m’ont trop bien accueillie. Je me suis sentie chez moi.  Il n’y a pas un seul moment où je me suis sentie touriste – ou peut-être quand ils forçaient parce que je parlais pas le patois sur le moment » raconte-t-elle avec enthousiasme.

J’ai vraiment fait que la touriste, mais c’est un bon début 

La jeune femme assume avoir une position de touriste. D’abord, parce que voyageant avec son petit-ami (français d’origine), elle se rend compte qu’elle découvre le pays de ses parents en même temps et de la même façon que lui, ce qu’elle considère « triste ou plutôt très drôle à dire ».  Ensuite, c’est son cousin qui la guide, preuve qu’elle n’est pas familière des lieux. Avec modestie, elle affirme « n’avoir rien fait » et ne rien connaître du pays. « J’ai vraiment fait que la touriste, mais c’est un bon début » conclut-elle, laissant sous-entendre une suite à cette aventure prometteuse.

Shérazade se reconnaîtrait sans souci dans le récit de Wassia. Elle aussi a voyagé dans son pays d’origine petite (à 8 ans) et n’y est pas retournée avant plusieurs années. C’est en 2018 qu’elle remet les pieds en Algérie pour dire adieu à sa tante. Elle a alors 42 ans. Frôlant à peine le sol algérien, Shérazade vit une expérience inoubliable : « J’ai l’air d’être perchée quand je le dis, mais la seconde où j’ai posé le pied hors de l’avion, j’ai su que j’étais chez moi. Une sensation étrange et incroyablement puissante. Un truc qui vient de loin. »

Et tout le long de son séjour, ce sentiment ne la quitte pas. Pourtant, Shérazade ne passe que 5 jours à Constantine. Et le contexte ne semble pas propice à une telle révélation. Mais, malgré la tristesse et la culpabilité de ne pas être venue plus tôt, elle se sent pleinement chez elle : « C’est comme si j’y avais totalement ma place » affirme-t-elle. N’ayant jamais ressenti d’attaches particulières avec l’Algérie, elle explique ce ressenti par le passage du temps : « Je crois qu’en prenant de l’âge, j’ai pris conscience que l’Algérie m’appelait. J’ai eu envie et besoin de découvrir ce pays et cette culture qui fait partie de moi. J’ai mis du temps à le comprendre. » Elle mentionne également le racisme ambiant en France, ce pays où elle a l’impression de devoir sans cesse rappeler qu’elle est légitime. Pourquoi partir si tard, alors ? Sa réponse : la crainte d’être étrangère à sa propre culture. « Je crois que j’avais peur de ne pas connaître les codes,  Je ne maîtrise pas vraiment la langue. Je comprends et parle algérien mais comme une Française quoi » confie-t-elle.

Alors certes, Shérazade aurait préféré rencontrer son pays d’une autre manière. Néanmoins, ce décès la met au pied du mur. Un mal pour un bien. Elle prend conscience que « le plus dur avait été d’oser. Juste d’oser prendre cet avion. »

Le point commun à tous ces récits, qu’il y ait eu engouement ou déception, les protagonistes ne regrettent aucunement leur voyage. Il semblerait qu’aller au bled une fois adulte soit toujours une bonne idée. Parce que, mésaventures ou pas, un tel voyage apporte des réponses à ses questions. Même si elles ne sont pas celles qu’on espérait. Sans oublier que, parfois, ces réponses apparaissent, se complètent, prennent sens plus tard, lorsqu’on revient au point de départ…

Sylsphée BERTILI

#MonPremierBled, ép.1 : choisir de partir 

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