“X96’’. Ce code n’est pas le nouveau matricule de James Bond mais le nom donné à un petit décodeur aussi puissant qu’un ordinateur. Il est l’une des nombreuses déclinaisons de l’IPTV (pour «Internet Protocol Television») : une technologie qui permet de capter la télévision par Internet, à l’instar des box TV conventionnelles. À cette différence près que tous les programmes disponibles via ce boîtier ont été piratés.

L’IPTV illicite fait les beaux jours des amoureux de sport et du septième art refusant de payer le prix fort pour satisfaire leur passion. Et ils sont 1,77 millions de Français dans ce cas, selon une étude de l’Hadopi publiée en décembre 2020. De leur côté, les ayants-droit dénoncent un permis de tout regarder sans rien payer et déplorent un manque à gagner considérable. Pire : les clients des décodeurs prohibés financent souvent, sans le savoir, des réseaux pirates impliqués dans le trafic international de drogue et d’être humain.

Aux origines du mal : la fragmentation de l’offre légale

Tous les utilisateurs d’IPTV l’affirment : s’ils ont basculé dans l’illégalité, c’est en raison du prix excessif des services de divertissement à domicile, les chaînes sportives en tête. Et pour cause : depuis une décennie, l’offre sportive sur petit écran n’a eu de cesse de se fragmenter, avec pour principal effet l’explosion du coût pour les téléspectateurs. En 2012, Canal+ et BeIn Sports se partageaient les droits de diffusion du foot. Le fan d’alors devait débourser 49 euros par mois. Désormais, avec l’apparition de RMC Sport et de Amazon Prime, 84 euros mensuels sont nécessaires.

Quand la qualité s’achète à un prix raisonnable, j’ai aucun problème à dépenser mon argent

C’est à une dizaine d’euros près le prix que débourse Aymane, la vingtaine, pour une année de foot en illimité via son IPTV illicite. Le jeune homme juge le prix des offres légales prohibitif et regrette qu’il faille payer « toujours plus pour moins de contenu ». Avant de céder à la nostalgie : « Quand j’étais petit, les matchs étaient diffusés sur Canal+ et TF1. C’était la belle époque. Aujourd’hui, je me vois mal dépenser plus de 50 euros par mois pour mon sport favori ! »

Selon une étude de l’Hadopi, 1,77 millions de foyers sont équipés de boîtiers IPTV illicites en France.

L’étude publiée par l’Hadopi confirme que le sport est, en proportion, le contenu le plus piraté. À l’inverse, la consommation illicite de films et de séries a plutôt tendance à diminuer sous l’effet de l’essor des plateformes légales. La diversité de l’offre et les prix abordables ont contribué à tarir la fréquentation des sites vidéo pirates. Aymane admet utiliser l’IPTV en complément de sa consommation licite : « J’ai pris le décodeur pirate surtout pour le foot. Je continue à être abonné à Netflix, Disney+ et Amazon Prime. Quand la qualité s’achète à un prix raisonnable, j’ai aucun problème à dépenser mon argent ».

Un vendeur d’IPTV croisé sur Twitter a une autre idée pour expliquer le succès de ses boîtiers : « Nous avons aussi tous les bouquets réservés aux plus de 18 ans. Le contenu pour adulte est très prisé. »

La face obscure de l’IPTV

Au cœur du commerce des IPTV illicites se trouvent des vendeurs aux techniques commerciales bien rodées. Si beaucoup échappent aux autorités, certains finissent par être appréhendés. Comme ce 27 juin 2019, lorsque la gendarmerie de Schoelcher en Martinique est destinataire d’un mail publicitaire pour le moins inattendu. Le flyer fait la promotion d’un boîtier permettant l’accès à plus de 10 000 chaines de télévision, dont certaines payantes, ainsi qu’à un catalogue très large de films et séries, comprenant les productions Netflix. L’ensemble pour 299 euros seulement, selon le procès-verbal d’enquête que nous avons pu consulter. « Des frais en matière d’abonnement divisés par 10 », vante le prospectus.

Les gendarmes ont identifié l’auteur de l’annonce : Jérémie, un jeune Martiniquais. L’enquête a montré qu’en l’espace d’un an, il a gagné 41 500 euros grâce à la vente de 143 décodeurs pirates, acquis sur le site d’e-commerce CDiscount. Il faisait de la publicité sur le web notamment et installait le matériel lui-même au domicile de ses clients. Jugé en octobre 2020, il a été condamné à huit mois de prison avec sursis et 20 000 euros d’amende.

C’est surtout par bouche-à-oreille que l’on gagne de nouveaux clients mais les réseaux sociaux servent aussi pour le service après-vente

En réalité, le commerce de Jérémie est une goutte d’eau dans l’océan des offres d’IPTV pirates qui inondent le net. Comme lui, des dizaines de revendeurs écoulent leurs boitiers pirates auprès de clients appâtés par cette solution bon marché. Le web est pour eux un important terrain de vente : via les réseaux sociaux Snapchat, WhatsApp, Twitter, le coin des annonces sur Facebook ou encore par un site internet créé pour l’occasion. « Dans les faits, c’est surtout par bouche-à-oreille que l’on gagne de nouveaux clients mais les réseaux sociaux servent aussi pour le service après-vente », confie l’un des revendeurs sous pseudo, contacté sur Twitter.

Un vendeur d’IPTV sous pseudo raconte : « À chaque grand évènement sportif, je suis harcelé par les demandes de clients ».

Yann*, lui, a misé sur Whatsapp. Sa modeste affaire ne fait pas exception : les quelques clients recrutés s’ajoutent à ceux qui le démarchent sur les conseils d’utilisateurs satisfaits. Le jeune homme, la vingtaine, liquide des IPTV clandestins depuis deux ans, à un tarif oscillant entre 50 et 100 euros par an. En plus des boîtiers pirates, il refourgue des codes permettant d’activer une application disponible sur tous les supports : télévision connectée à Internet, ordinateur, smartphone. Tous les mois, le francilien enregistre « une petite dizaine » de nouveaux clients. Avec un pic annuel au moment du coup d’envoi de la saison de Ligue des Champions. Pas de quoi en faire son activité principale, mais suffisant pour compléter ses revenus.

On est loin du geek solitaire qui développe depuis son garage sa propre architecture de piratage.

Les vendeurs sont la face émergée du business des IPTV illicites. « Entre moi et le fournisseur, il y a au moins deux, voire trois intermédiaires », raconte Yann. Opérant souvent depuis l’étranger, les fournisseurs disposent d’une armée d’ingénieurs. Leur méthode : souscrire légalement à des offres de télévision payantes puis, une fois les décodeurs authentiques reçus, leur fonctionnement est étudié pour être imité. Un business d’envergure international, et très rapidement rentable.

Et quand l’argent est facile et le commerce délictueux, l’ombre du crime organisé n’est jamais loin. À la tête de ces réseaux pirates, des personnes souvent impliquées dans d’autres types de trafics internationaux : drogues, médicaments et traite d’êtres humains entre autres. C’est en tout cas ce que souligne les professionnels du secteur. « Ce n’est pas anodin », met en garde Edouard Bloch, avocat de Canal+. « On est loin du geek solitaire qui développe depuis son garage sa propre architecture de piratage ».

En 2019, le quotidien sportif italien La Gazzetta dello Sport révèle les découvertes de la police financière transalpine. Au terme de quatre années d’investigations, les enquêteurs sont parvenus à remonter la trace d’un membre de la Camorra, la puissante mafia napolitaine. L’implication de Franco Maccarelli dans la vente de solutions IPTV pirates a été mise au jour grâce à la surveillance de ses comptes bancaires. Les investigateurs ont ainsi débusqué un business très lucratif, ayant rapporté 6 millions d’euros au total.

La riposte des ayants-droit

La même année, Médiamétrie réalisait une étude auprès d’internautes ayant des habitudes de consommation illicites . Celle-ci a permis d’évaluer le manque à gagner pour le secteur de la production audiovisuelle : un milliard d’euros en 2019, soit 10% du chiffre d’affaires de la filière. Sans compter la valorisation de l’œuvre, qui en prend aussi un coup. Selon Thomas Contassot, responsable anti-piratage chez Pathé Films, « la seconde vie des films est affectée par le commerce des IPTV illicites. Quand des versions pirates existent, le film est vendu moins cher à l’étranger, aux chaînes de télévision et aux plateformes vidéo ».

Les services d’IPTV illicites donnent accès aux catalogues des plateformes de vidéo à la demande : Netflix, Disney+, Apple TV+, etc.

Face au pillage de leurs œuvres, créateurs et distributeurs ont lancé la riposte. Plusieurs revendeurs d’IPTV ont été condamnés ces deux dernières années, à Versailles et en Martinique par exemple. D’autres ont été interpellés à Draguignan (Var) et Agen (Lot-et-Garonne) et attendent leur jugement. À l’origine de la plupart de ces procès, l’ALPA, l’association de lutte contre la piraterie audiovisuelle. Parmi ses modes d’action, l’organisation observe le Net à la recherche de sites frauduleux et avertit les autorités de leur existence.

Nous faisons retirer les annonces de boitiers IPTV pirates sur les sites d’e-commerce. Mais c’est un puits sans fond

Depuis 2021, l’ALPA revendique le blocage de 28 services IPTV pirates. « Nous faisons également retirer les annonces de boitiers IPTV pirates sur les sites d’e-commerce, sur Ali Express principalement », détaille Frédéric Delacroix, délégué général de l’ALPA. « C’est une action nécessaire qui nous permet de supprimer chaque mois plusieurs milliers d’annonces. Mais c’est un puits sans fond », relativise celui qui lutte contre la piraterie audiovisuelle depuis 19 ans.

L’action de l’ALPA se borne essentiellement à neutraliser les petits revendeurs. En revanche, là où le bât blesse, c’est dans la mise à l’arrêt des serveurs pirates. Edouard Bloch, avocat de Canal+, explique cet échec : « J’assimile ça au trafic de drogue. Le dealer de boîtiers est plus simple à appréhender car il agit sous nos yeux et est localisé. Tandis que le trafiquant d’images opère souvent depuis l’étranger et se cache derrière des serveurs et des adresses IP ».

Malgré tout, la lutte contre la piraterie audiovisuelle enregistre quelques succès : des opérations internationales réussissent parfois à appréhender les têtes de réseau. La dernière en date, fruit de la coopération entre les polices espagnoles et américaines, a coupé les télés pirates de près de 500 000 utilisateurs européens.

Autre problème : en France, pour qu’un site diffusant des contenus piratés soit suspendu, une demande doit d’abord être formulée auprès d’un juge. Une procédure qui peut prendre plusieurs semaines. Trop long pour les ayants-droit qui aimeraient pouvoir agir plus vite. Les parlementaires semblent avoir entendu leurs doléances puisqu’ils ont acté à l’automne 2021 la création de l’ARCOM, fusion du CSA et de l’Hadopi.

En France, des sections de la police judiciaire, comme la brigade d’enquêtes sur les fraudes aux technologies de l’information (Befti), traquent les pirates.

Cette nouvelle entité doit permettre un examen accéléré de la demande de suspension des pages Web frauduleuses. Les diffuseurs de compétitions sportives peuvent désormais saisir le tribunal en référé et obtenir en urgence le déréférencement des sites de streaming illégal. Pas suffisant selon certains distributeurs qui réclament, comme c’est le cas en Angleterre, le pouvoir de bloquer eux-mêmes les liens pirates. Au risque de confier à des entreprises privées les prérogatives d’une police du web. Mais couper les services pirates suffira-t-il à dissuader les acheteurs d’IPTV ? Difficile de le croire.

* le prénom a été modifié

Yunnes Abzouz

 

 

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