Chaque famille tunisienne immigrée ou expatriée a reçu ce coup de téléphone : l’annonce de la fin de la dictature. Cet instant de janvier 2011 est gravé dans ma mémoire : mon père, avec ma tante au bout du fil, nous qui nous apprend le départ de Ben Ali.

L’été qui a suivi, lorsque nous sommes partis en Tunisie pour les vacances, le visage si familier du dictateur, que je prenais pour une sorte de père ou de dieu étant petite, avait disparu des lieux publics. Pendant le séjour, nous avions même filmé différents membres de la famille en Tunisie, pour donner leur ressenti après un événement qui marquera l’histoire du pays et du monde : ils étaient effrayés par l’avenir ou plein d’espoir, nostalgiques du régime Ben Ali ou fiers d’avoir participé à son renversement. Cet instant où la parole pouvait enfin s’exprimer librement était presque irréel.

Dix ans plus tard, je décide d’interroger trois jeunes femmes issues de l’immigration tunisienne pour tenter de comprendre comment cet événement a été vécu du côté de la jeunesse française. Ce sont leurs parents qui sont venus en France, pour des raisons économiques, politiques ou pour faire leurs études. Leurs grands-parents vivent en Tunisie, ainsi qu’une grande partie de leur famille. Toutes y retournent quasiment une fois par an et le lien qu’elles entretiennent avec leur pays d’origine est très fort.

Avant la révolution : “silence radio”

« Pendant le régime Ben Ali, c’est simple en fait : on n’avait même pas le droit de parler politique à la maison. En France ou en Tunisie : c’était silence radio. »  raconte Sara, 33 ans, dont les parents sont arrivés en France dans les années 1980. Comme souvent les habitudes acquises sous le régime autoritaire tunisien ont bien souvent été exportées et conservées en France, comme si la dictature dépassait les frontières. « Dès que je prononçais le nom du président, on me faisait les gros yeux et on m’invitait à me taire », se souvient la jeune femme.

Même tabou chez la famille de  Mariem. « Je pense que c’était pour nous protéger et pour qu’on évite de répéter les discussions une fois en Tunisie. On savait juste que mon père ne pouvait pas aller en Tunisie car il n’était pas d’accord avec Ben Ali. » En 1982, le père de Mariem apprend qu’il a été identifié comme opposant politique. Il fait partie à l’époque du Mouvement de la tendance islamique (aujourd’hui Ennahda, groupe parlementaire de poids), interdit sous Bourguiba puis sous Ben Ali. Il s’exile alors en France précipitamment.

Les parents d’Imane, quant à eux, se sont rencontrés en France alors qu’ils étaient étudiants en école d’ingénieur, dans les années 1990. Les deux grands-pères d’Imane occupent tous deux des positions politiques importantes sous Ben Ali. « On ne faisait pas partie des nombreuses personnes lésées par la dictature », explique-t-elle.

Mon cousin nous appelle. Il n’arrête pas de crier en arabe : ‘Ben Ali s’est enfui’. Je crois que c’est le plus bel appel de ma vie !

Malgré la distance, et la décennie écoulée, pour ces trois jeunes Franco-Tunisiennes, la révolution reste un souvenir très marquant. Mariem, qui avait 15 ans à l’époque, se rappelle encore regarder des vidéos de manifestations sur Facebook « en très basse qualité », être partagée entre la peur pour sa famille sur place et la fierté. « Le 14 janvier j’étais chez moi et mon cousin nous appelle. Il n’arrête pas de crier en arabe : ʺBen Ali hrab, Ben Ali hrabʺ (Ben Ali s’est enfui). Je crois que c’est le plus bel appel de ma vie ! ». (Zine El-Abidine Ben Ali s’était exilé en Arabie Saoudite, jusqu’à sa mort le 19 septembre à Djeddah, NDLR).

Sara, alors âgée de 23 ans, se trouvait sur place lorsque les premiers mouvements de révolte ont éclaté, mais elle a dû retourner en France, à son grand regret : « Je l’ai vécu à distance comme un événement incroyable. J’étais dégoutée de ne pas être sur place pour le vivre ! ». 

Dans la famille d’Imane par contre, l’ambiance était loin de l’euphorie dominante. « J’étais assez petite mais je me rappelle que c’était une période vraiment angoissante pour ma famille », confie celle dont les grands-pères craignaient d’être attaqués ou envoyés en prison. « Je me rappelle qu’ils s’étaient barricadés chez eux parce que les rues n’étaient plus sûres, les maisons se faisaient cambrioler avec le chaos qui régnait un peu partout. » Si les parents d’Imane ont soutenu le passage à la démocratie, pour ses grands-parents, la transition a été beaucoup plus difficile.

En 2014, la Tunisie a adopté une constitution historique qui pose les bases d’un régime semi-parlementaire, qui a permis la tenue d’élections, et amorcé un processus de décentralisation politique. Malgré des crises politiques aiguës qui font suite à la chute du régime Ben Ali, une vague d’attentats meurtriers (comme celui du musée du Bardo en 2015), le pays présidé par Kaïs Saïed jouit d’une liberté d’expression presque retrouvée.

Avec la révolution, la parole s’est libérée, et c’est pas rien. 

La libération de la parole : pour les trois jeunes femmes, c’est le principal changement qu’a amené la révolution tunisienne. « Les gens discutent beaucoup plus librement de la politique et du gouvernement et peuvent critiquer et changer d’opinion sur les dirigeants », souligne Imane.

Dans certaines familles, la chute de Ben Ali a aussi permis de revenir sur des traumatismes et des querelles familiales tues pendant de longues années. Sara, qui avait provoqué un séisme familial en critiquant dans son journal étudiant le régime Ben Ali, a pu en discuter de façon plus apaisée avec son entourage après la révolution.

Mariem a découvert des histoires familiales qu’on lui avait toujours cachées : « J’ai appris que mon oncle avait été emprisonné pendant plusieurs années, que ma mère avait été questionnée assez rudement par les policiers tunisiens sur des choses très précises qui prouvaient que ma famille était espionnée par les services secrets tunisiens en France. »

Pas de changements positifs radicaux.

Mis à part la liberté d’expression, les acquis de la révolution sont plutôt faibles pour Imane : « Personnellement, je n’ai pas observé de changements positifs radicaux. Le système judiciaire me semble toujours très arbitraire et manque de régulation, on entend toujours des histoires de gens qui se retrouvent en prison du jour au lendemain sans procès. »

« Les tunisiens que je connais voient plutôt une dégradation de leur niveau de vie et ils font une corrélation entre révolution et difficultés économiques», constate Mariem, qui a vu aussi une montée du pessimisme et de la méfiance à l’égard des politiques.

À l’heure du dixième anniversaire de la chute du régime de Ben Ali, l’optimisme semble plus prégnant parmi cette jeune génération franco-tunisienne, qui voit avant tout l’énorme pas en avant politique que constitue le passage à la démocratie, alors que chez leur famille, beaucoup se disent nostalgiques de l’avant-révolution, dans un pays où le chômage touche encore plus de 15% de la population, et plus de 35% de la jeunesse.

Samia HANACHI

Photographie à la Une Fethi Belaid pour l’AFP. 

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