La journée ensoleillée du premier tour a laissé place à un lundi gris. Les bureaux de vote ont retrouvé leurs habits d’écoles, d’églises ou de stades de football. Dans les rues de Rio de Janeiro, chacun semble avoir repris le cours d’un lundi matin ordinaire. La veille pourtant, Flávio Bolsonaro a créé la surprise.
Avec 47,03 % des suffrages, le fils de l’ancien président Jair Bolsonaro, condamné à 27 ans de prison pour tentative de coup d’État, est arrivé en tête du premier tour devant Luiz Inácio Lula da Silva. Il fait même mieux que son père au premier tour des élections présidentielles de 2018 et 2022.
Ce résultat, Matilde, 68 ans, refuse d’y croire. Le téléphone collé à l’oreille, elle suit jusqu’au bout la soirée électorale du dimanche 4 octobre. Sur les marches du Conseil municipal, place Cinelândia, lieu historique des rassemblements de gauche dans le centre de Rio de Janeiro, elle ne veut pas partir.
En plus d’être des voleurs, ce sont des tueurs, ce sont les mêmes qui ont tué Marielle
Quelques minutes plus tôt, la place était encore remplie de militants du Parti des travailleurs (PT), la formation de Lula. L’annonce des résultats les a dispersés. Matilde, elle, reste là, la mine renfrognée. « Je suis irritée. L’extrême droite arrive au pouvoir au Brésil… en plus d’être des voleurs, ce sont des tueurs, ce sont les mêmes qui ont tué Marielle. »
Pour Matilde, comme pour de nombreux militants de gauche, l’assassinat de Marielle Franco reste indissociable de la montée de l’extrême droite. Conseillère municipale de gauche, noire, lesbienne et originaire de la favela de Maré, elle avait été assassinée à Rio en mars 2018.
Après le choc, un lundi comme les autres
Dans un café prisé de Copacabana, Monica sert les clients à contrecœur. Entre deux tables, elle confie avoir pleuré à l’annonce des résultats, la veille. Elle baisse la voix, de peur d’être entendue par son patron, « pro-Bolsonaro », explique-t-elle.
À Rio de Janeiro, fief historique de la famille Bolsonaro, Flávio, ancien sénateur de l’État, a recueilli 53 % des suffrages valides au premier tour, contre 39,4 % pour Lula : deux points de plus que son père en 2022.
Au lendemain du scrutin, la campagne semble pourtant s’être évaporée. Dans les rues, les drapeaux, stickers et tracts à l’effigie des différents candidats ont disparu en quelques heures.
Le bolsonarisme s’installe au Congrès
Mais l’inquiétude des soutiens de Lula ne tient pas seulement au score de Flávio Bolsonaro. Dimanche, les Brésiliens élisaient également leurs députés, gouverneurs et une partie de leurs sénateurs. Là aussi, l’extrême droite sort renforcée des urnes.
Au Sénat, le Parti libéral (PL) de la famille Bolsonaro a remporté 19 des 54 sièges renouvelés, notamment avec l’élection de Michelle et Carlos Bolsonaro, l’épouse et l’un des fils de Jair Bolsonaro. Avec les élus de 2022 toujours en poste, le PL comptera 28 sénateurs sur 81 à partir de février 2027, contre 15 aujourd’hui, il deviendra ainsi le premier groupe de la chambre.
Même si Lula l’emporte le 25 octobre, il gouvernerait face à des institutions dominées par l’extrême droite
À Rio de Janeiro comme dans quatre autres États, le parti a même raflé les deux sièges en jeu. Même poussée à la Chambre des députés, où le PL passe de 98 à 121 élus sur 513.
Cette nouvelle configuration du Congrès inquiète Gabriela. « Même si Lula l’emporte le 25 octobre, il gouvernerait face à des institutions dominées par l’extrême droite. Il ne pourrait arriver à rien. »
Pour cette jeune nutritionniste, la gauche doit désormais s’unir et tenter de convaincre les quelque 33 millions de Brésiliens qui ne se sont pas rendus aux urnes.
« Pas pour Lula, mais contre Bolsonaro »
Parmi ces abstentionnistes, Gabriel, 27 ans. Ce jeune technicien internet a préféré ne pas se rendre aux urnes dimanche, quitte à devoir s’acquitter de l’amende prévue en cas d’abstention. Un choix qu’il assumait jusque-là sans hésiter.
« Je n’ai jamais vu le gouvernement faire quoi que ce soit qui me fasse vraiment me sentir comme un citoyen pris en charge par son propre pays », explique-t-il.
Né et élevé à Rocinha, l’une des plus grandes favelas de Rio de Janeiro, Gabriel entretient depuis longtemps une profonde défiance envers l’État. « Ici, tout peut être beau, mais c’est nous-mêmes qui devons prendre soin de nous. Le soin qu’on nous promet n’arrive pas jusqu’à nous, et quand il arrive, il arrive avec des interférences, ou sous forme d’oppression, surtout pour nous, ceux de la favela. »
Le résultat du premier tour a pourtant ébranlé ses certitudes. Le 25 octobre, Gabriel ira voter. Non pas par adhésion à Lula, mais pour faire barrage à Flávio Bolsonaro et à l’extrême droite.
À Rocinha, difficile pour lui d’oublier la violence des opérations policières qui frappent régulièrement les favelas de Rio. En octobre 2025, une opération menée dans les complexes de Penha et de l’Alemão avait fait 121 morts, faisant de cette opération la plus meurtrière de l’histoire du pays. Une politique sécuritaire défendue par le gouverneur de l’État de Rio, Cláudio Castro, allié du camp Bolsonaro.
Le 25 octobre, pour la première fois de cette élection, Gabriel ira donc voter. Pas pour Lula, insiste-t-il, mais contre Bolsonaro.
Aliénor de Matos