Ensemble, faisons résonner la voix des quartiers populaires.

Soutenez le média libre qui raconte des histoires qu'on n'entend pas ailleurs.

Je fais un don

En novembre prochain, la France commémorera la décennie de la mort de Zyed et Bouna et les émeutes. En Suisse, l’après-automne 2005 laisse des sentiments mitigés.
L’été s’installe à Neuchâtel. Quelques personnes flânent au bord du lac ce jeudi après-midi. Les habitants ont investi parcs et bancs publics. De passage en Suisse pour un court séjour, je profite de cette balade pour interroger les personnes que je croise sur les émeutes de 2005 en région parisienne, voici bientôt 10 ans. Des images de banlieue à feu et à sang avaient alors parcouru la planète. À Neuchâtel, les habitants ne semblent pas particulièrement marqués, à l’image de ce couple Nathan et Lyne, trop jeunes selon eux pour en avoir des souvenirs. Plusieurs jeunes femmes arrêtées me font la même réponse « je suis vraiment désolé, mais je ne vois vraiment pas à quoi vous faites référence ».
Yann âgé d’une trentaine d’années travaille dans le milieu de l’horlogerie. Il se rappelle de ces images de chaos diffusées dans les médias. C’était « assez impressionnant » commente-t-il. Il se souvient des scènes d’affrontements et les voitures brûlées. « La violence n’était pas totalement la faute des gens. Il y a tout un contexte social », affirme-t-il. Julien, un travailleur dans l’hôtellerie est bien moins compréhensif que Yann. « On n’a pas une image fameuse des banlieues françaises. Vos banlieues sont de véritables coupes gorges », assène-t-il. Un peu décontenancé, le quarantenaire tatoué content de son effet poursuit : « Avec tout ce qu’on entend… Il faut voir le nombre de voitures incendiées chaque soir. » Et d’accuser les Français frontaliers de venir commettre les braquages en Suisse. La couverture du dernier magazine suisse l’Hebdo parle d’elle-même quant à l’aversion des Suisses pour leurs voisins français. Des clichés auxquels beaucoup de Suisses adhèrent, souligne une journaliste française qui travaille dans le pays.
« Je ne sais pas si je m’en suis sorti »
Sur les bords du lac, tout est paisible. Pas un mégot de cigarette ne traîne, pas un papier. Rien ne dépasse. Malgré ce calme apparent, le pays est touché par une forte immigration pourtant très encadrée. L’Observatoire sur la libre circulation des personnes relève que pour la première fois de son histoire, le nombre d’immigrés en Suisse — qui compte au total une population d’un peu plus de 8 millions d’habitants — a dépassé la barre des 2 millions. Cette arrivée de population extérieure, principalement une main-d’œuvre qualifiée issue de l’Union européenne, accentue pourtant la peur de l’étranger. Dans un pays où l’économie se porte bien et qui semble globalement épargné par le chômage (3,3 % en avril 2015), la peur de l’étranger est omniprésente. À l’image du reste de l’Europe, la Suisse n’est pas épargnée par la montée de l’extrême droite. Le parti de droite populiste, l’UDC, est d’ailleurs pronostiqué vainqueur par certains observateurs pour le prochain scrutin fédéral.
Un peu plus loin, Étienne un frontalier de Besançon se présente comme un militant politique. Derrière les émeutes de 2005, il y a bien plus que de la simple violence, analyse-t-il. « Les émeutes sont une autre forme de contestation », décrit-il. Il faut y voir « une signification sociale et politique » poursuit-il, « la jeunesse se sent spoliée ». Il relie notamment ces nouvelles formes de lutte sociale à la disparition des partis d’extrêmes gauche. Dans la pelouse des bords du lac, Guillaume flâne dans l’attente de son rendez-vous. Installé à Neuchâtel depuis quelques années, ce Français originaire de Seine-Saint-Denis a une vision très critique de la politique menée par la France à l’égard de ses quartiers.
« Je savais que ça allait péter », affirme-t-il derrière ses lunettes noires. « Il n’y a rien de fait. Les politiques sont élus pour cinq ans et détricotent ce qu’ont fait leurs prédécesseurs. » Élève au Lycée Paul Robert aux Lilas, il dénonce le faible taux de réussite au bac dans les années 1990. « Vous savez que la Seine-Saint-Denis, c’est le département le plus jeune de France ? Qu’est-ce qu’on fait pour cette jeunesse ? » A bientôt 40 ans, Guillaume à la recherche d’un emploi, a des allures d’ado avec son tee-shirt fantaisie. Il défend les jeunes de banlieue qui ont du mal à réaliser un parcours traditionnel dans le système scolaire ou à trouver du travail. Quand on lui demande comment lui s’en est sorti, il répond : « Je ne sais pas si je m’en suis sorti. »
Charlotte Cosset

Articles liés

  • Brésil : Lula a gagné, mais le bolsonarisme n’a pas perdu

    Réélu dimanche 25 octobre, Lula a remporté la bataille des urnes. Mais la menace bolsonariste demeure. Depuis l'Amazonie, la journaliste et écrivaine Eliane Brum alerte sur les dangers que l'extrême droite fait peser sur la démocratie brésilienne et sur la plus grande forêt tropicale du monde.

    Par Aliénor de Matos
    Le 27/10/2026
  • Au Brésil, l’extrême droite bolsonariste confirme son emprise

    Au premier tour de la présidentielle brésilienne, dimanche 4 octobre, Flávio Bolsonaro, candidat d’extrême droite et fils de l’ancien président Jair Bolsonaro, a recueilli 47,03 % des suffrages, devançant le président sortant Luiz Inácio Lula da Silva (45,16 %), en quête d’un quatrième mandat. Un résultat qui confirme la puissance du bolsonarisme et suscite sidération et inquiétude chez les soutiens de Lula, à trois semaines du second tour.

    Par Aliénor de Matos
    Le 07/10/2026
  • À Ceuta, des milliers d’exilés pris au piège après la traversée

    Les 30 et 31 juillet, quelque 72 000 personnes ont rejoint Ceuta depuis le Maroc, principalement par la mer. Si près de 70 000 d’entre elles sont depuis retournées au Maroc, des milliers de personnes restent dans l’enclave espagnole, sans solution d’hébergement et dans l’espoir de gagner le continent européen. Reportage.

    Par Aicha Bennani
    Le 04/08/2026