Les murs de la capitale sont devenus une page de l’histoire qui s’y déroule depuis quelques années déjà. La lutte et les manifestations semblent désormais faire partie d’un quotidien que les Grecs aimeraient différent. Diapo.

Mon avion se pose doucement sur les terres d’Athènes, enfin. Un voyage d’études en Grèce. Des semaines d’impatience. Dans l’aéroport, refait à neuf pour les Jeux olympiques de 2004, on entend résonner l’été de Vivaldi. A côté de moi, une jeune allemande perchée sur ses talons roses vif a l’air d’aimer cette ambiance sonore un peu aseptisée. Je demande la sortie 3, une hôtesse me l’indique vers le fond de l’aéroport en balayant l’air avec sa main. Les quais de la ligne 3 sont un peu déserts direction place Syntagma, au cœur d’Athènes. Dans le métro, on discute entre nous, on échange nos premières impressions sur la capitale.

Sorti de nulle part, un sexagénaire à la barbe grisonnante nous interpelle en français : « Alors, il a choisi, Hollande ? » Après quelques regards interrogateurs, on finit par se dire qu’il parle probablement du remaniement ministériel. Dans le doute, l’un de nous lâche un : « Euh, qu’est ce qu’il a choisit ? » « Bin entre ses femmes quoi ! » Ah. La tonalité du voyage est annoncée et on rit de bon cœur en se disant qu’après tout, il faut bien être connu pour quelque chose.

Le dimanche, le groupe se retrouve place Exarchia, plus au Nord d’Athènes. On a rendez-vous avec MaPet, un street artist Grec. Un jean troué, une veste de jogging pleine de tâches de peinture et la démarche un peu raidie par la gêne de s’exprimer aussi ouvertement. Il nous explique qu’il n’a plus les moyens de payer son assurance et qu’exercer son métier de dentiste devient de plus en plus difficile, faute de clients. Il n’a pas l’habitude de parler devant tout un groupe comme il le fait mais il veut nous montrer l’autre visage d’Athènes, celui des tags, des graffitis et des dessins. L’art au nom de la politique mais aussi l’art pour l’art quand il s’agit de raconter autrement des maux trop lourds à porter. En Grèce, l’extrême droite est un parti ouvertement néo-nazi. Alors, on oublie un peu Marine et sa vague bleue. En parlant d’elle, les Grecs affichent un rictus nerveux. Ils qualifient le FN de courant de droite modérée. Au fil des rues, MaPet nous fait découvrir les œuvres de plusieurs street artists qui comme lui, tentent de redonner des couleurs à la politique. Un empowerment essentiel.

« On a jeté les fachos dehors, et nos petits-enfants les ont ramenés… »

A Athènes aussi la gentrification menace. La Troïka finira sûrement par lisser les murs d’Athènes comme InCité s’est attelé à lisser ceux de Bordeaux. MaPet nous guide à l’instinct : « vous voyez derrière cette plaque de métal là-bas, c’est là qu’il y a des deals le soir ». Le regard un peu fuyant, il enchaîne cigarette sur cigarette. Il a l’air d’essayer d’oublier les problèmes qui l’entourent mais il connaît que trop l’histoire de chaque ancien parking, de chaque nouveau jardin. Sur l’un de ses dessins on peut lire écrit en grec : « on a jeté les fachos dehors, et nos petits-enfants les ont ramenés… ».

Le soir même doit être votée au parlement une loi notamment sur la régulation du marché du lait et sur la recapitalisation des banques. Une énième fois le gouvernement est suscpeptible d’être renversé. A quelques centaines de mètres du Parlement, Taverne Rosalia, nous avons rendez-vous avec Angélique Kourounis, journaliste et correspondante franco-grecque, qui travaille notamment pour Radio France, l’Express ou le Monde. Assise à ma gauche, elle trempe allègrement son pain dans son assiette de fava, spécialité locale. Elle agite son pain en l’air et s’emporte en déplorant le manque d’éthique de beaucoup de ses confrères. Je lui demande ce qu’elle pense du modèle de financement des médias en Grèce en insistant sur l’importance de l’information aux citoyens en période de crise, d’autant plus après la fermeture de l’ERT (radio-télévision publique grecque).

Un autre empowerment essentiel. « Tu intellectualises trop le truc ! » me lâche-t-elle entre deux bouchées. « Les journalistes font un boulot et ils doivent être rémunérés pour ça ! » «Un modèle de gratuité de l’information, c’est pas possible, il faut de la qualité, de l’investigation et pour ça il faut que l’information soit payante ! ». Deux jours après, nous avons rendez-vous avec Aris Chatzistefanou ancien correspondant de la BBC à Istanbul et réalisateur des films Catastroïka et Debtocracy notamment. Il nous montre un extrait de Catastroïka et de son nouveau film à paraître : Fascism Inc. . Un anglais impeccable et une largeur de vue impressionnante concernant les enjeux de la montée d’Aube Dorée en vue des élections Européennes.

Dehors, en rentrant à l’hôtel, face au parlement, le film Catastroïka a pris une toute autre ampleur pour nous. Des troupes de manifestants se sont formées, et des brigages anti-émeutes ceinturent les rues adjacentes à l’hôtel. On ne comprend pas tout mais on sait qu’il se passe quelque chose alors on ne bouge pas. On attend. Toujours cet empowerment. Pourtant lorsque l’on demande à trois jeunes qui forment les rangs des manifestants autour de la Place Syntagma: « Pourquoi tout ça ? » en désignant les attroupements, ils nous répondent un peu perdus : « On sait pas trop … ». Les manifestants font face aux forces anti-émeute, à quelques dizaines de mètres. Ils s’observent mutuellement. Il n’est pas loin de 21h et la situation me semble de plus en plus absurde.

Je repense à la jeune allemande et à ses talons vertigineux, je me demande ce qu’elle fait à cette heure-là… Je repense aussi à l’hôtesse de l’aéroport et à son anglais impeccable sur fond de Vivaldi et surtout, je repense à ma ville à moi, en France, en me disant combien c’est loin, tout ça. A quelques rues, des gens boivent un verre entre amis. Ils rient.
Les affrontements ont éclatés d’un coup. Pourtant, l’odeur des bombes lacrymogènes n’a rien altéré. Les gens rient toujours, leur verre à la main. « Yamas ! ». Ils se demandent sûrement ce qu’ils vont manger en rentrant chez eux. Ils vivent pour oublier. Il est plus de 21h30, les manifestations sont terminées. Quelques blessés et surtout une ambiance particulièrement lourde, place Syntagma. De retour à l’hôtel, je crois qu’on est tous un peu sonnés. Mais à télé sur la chaîne française, pas un mot sur les affrontements qui ont eu lieu sous nos yeux. Juste un discours de Manuel Valls qui tourne en boucle…

Anne-Cécile Demulsant

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