Le quartier Cristino Garcia, autrefois fief espagnol de la Plaine Saint Denis, a connu d’importantes mutations. Les Espagnols ont progressivement cédé leur place à d’autres communautés et le quartier se métamorphose. Mais l’enclave reste un lieu de sociabilité incontournable pour la communauté espagnole francilienne. Reportage. 

« C’est fini l’Espagne !« , s’exclame Nicu, originaire de Roumanie, alors qu’il apprend à son fils à faire du vélo passage Boise. En effet, le « quartier des passages » à La Plaine Saint Denis, rebaptisé par la suite « Petite Espagne » a bien changé. Ici, tout au long du XXème siècle, plusieurs vagues d’immigration espagnole se sont succédé, concentrées à La Plaine-Saint Denis, territoire intercommunal partagé entre Saint-Denis, Aubervilliers et Saint-Ouen. Dans les années 1930, l’impasse et le passage Boise, au cœur de la « Petite Espagne », comptaient plus de 90 % de résidents espagnols. En 1946, les habitants décidaient même de rebaptiser la rue de la Justice, rue Cristino Garcia, du nom d’un ancien résistant espagnol qui venait d’être fusillé à Madrid. A l’époque, le quartier était constitué  de petites maisons construites en matériaux de récupération. La vie de quartier y était toutefois intense et animée grâce aux épiceries, buvettes, salons de coiffure, etc. C’est à la fin des années 70-années 80 que les Espagnols ont commencé à quitter le quartier :  la fermeture des usines les y a incité, certains sont partis habiter des HLM ou acquérir des pavillons, d’autres ont profité de la retraite et de la mort de Franco pour retourner en Espagne. D’autres immigrés sont venus alors s’installer à la Petite Espagne : d’Algérie, du Portugal, du Cap Vert, du Sri Lanka, du Mali. Mais ici et là on trouve encore quelques vestiges de la « Petite Espagne », comme certains noms de rue hispanisants et une plaque commémorative.

barAujourd’hui, plus aucun Espagnol ne vit dans le quartier, hormis Anselmo. Le concierge du Hogar de los Espanoles, lieu de sociabilité de la communauté espagnole créé en 1965, y vit depuis toujours. « C’est le maire de la petite Espagne !« , racontent certains habitants. José, lui, est le gérant du bar La Cigale. Il habite le quartier depuis 1986. « La première génération d’Espagnols ? C’est mort ! Comme les Italiens, ils se sont intégrés et ont disparu. Ici, c’est Cap-Vertland », raconte-t-il. « Je ne fais pas du commerce ici, je fais du social. La famille, les colis, le travail, on joue de la guitare, on danse. (…) tout se passe ici ».

A deux pas de là, passage Boise, Mouss, donne un coup de main au patron du bar-hôtel Treize. Alors qu’en cuisine on prépare activement un couscous, il se souvient qu’à une certaine époque il y avait beaucoup d’Espagnols ici. Il y a plusieurs années, il avait fait faire le tour du quartier à deux vieilles femmes espagnoles de retour dans leur quartier d’origine, une agrippée à chaque bras. Il connait bien l’Espagne, il adore ce pays, surtout l’Andalousie, avec les influences arabes laissées sur l’architecture. Son chat s’appelle « Grenade » d’ailleurs. Mais il n’aime pas l’histoire de l’Espagne, entre les conquistador et Franco… Assis au comptoir du Treize, Saïd, lui, sirote sa bière. Même s’il habite Aubervilliers qui regorge de cafés, il préfère venir ici car c’est plus calme, le serveur fait la conversation et il diffuse de la très bonne musique. Un peu plus loin sur la rue Cristino Garcia, à l’occasion des journées porte ouvertes, la Maison pour tous « Henri Moser » organise plusieurs animations en plein air. Après un concert, parents et enfants font connaissance et s’inscrivent à divers ateliers de chant, de cuisine, de percussions et danse africaine pour l’année qui commence.

Un quartier surtout résidentiel

Malgré cette petite effervescence, la rue Cristino Garcia, épine dorsale de la Petite Espagne, présente surtout un fort caractère résidentiel. A quelques exceptions, beaucoup de commerces et de bars sont désormais fermés. Dans les ruelles de ce quartier, des garages à ciel ouvert s’improvisent dans la rue où certains hommes réparent des voitures qui arrivent au compte-goutte. Le quartier est depuis quelques années en pleine mutation malgré l’insalubrité persistante. Au Nord, avec la construction du Stade de France, de nombreuses maisons vétustes ont été rasées pour permettre la construction de logements. Ainsi, en face à face, sur la rue Cristino Garcia, se côtoient d’anciennes maisons en déshérence et un parc social flambant neuf. La population s’est même organisée pour créer un jardin partagé. A l’Ouest et au Sud, se sont installées des administrations et des entreprises (Haute Autorité de la Santé, Etablissement Français du Sang, Ventesprivées.com,…), ainsi qu’une nouvelle école élémentaire.

« Ici, on est en Espagne« 

Même si les Espagnols ne vivent plus dans le quartier, ils continuent à s’y rendre régulièrement, attirés par la Casa de España. « Ici, on est en Espagne« , explique Carmen, la cinquantaine et gérante de la cafeteria. Juridiquement, son terrain appartient bien à la Couronne espagnole. C’est donc de fait un territoire souverain espagnol propriété de l’ambassade d’Espagne. A l’origine, bien avant la Casa de España, des prêtres avaient érigé en 1923 le Patronato Santa Teresa de Jésus, un espace composé d’une Eglise, d’une salle des fêtes, d’un presbytère, de salles de réunion et d’un terrain de jeux. En 1926, fut aussi créé sur le même emplacement le Hogar de los Españoles, à l’époque une société de secours mutuel destinée à tous les Espagnols, puisqu’à cette époque les étrangers n’étaient pas couverts pas la Sécurité Sociale française.

vieux qui joeunt au dminosFille d’immigrés espagnols originaires d’Estrémadure, Carmen se souvient, quand, petite, dans les années 60, elle venait au Hogar pour y suivre des cours d’espagnol et participer aux différentes célébrations. « Avant, on avait des équipes de foot. (…) Pour la fête des rois mages, on faisait même venir des chameaux rue Cristino Garcia« , se rappelle-t-elle, un brin nostalgique. Depuis 2005, la Casa de España, accueille des personnes âgées espagnoles confrontées notamment à l’isolement. Toutes les régions de la péninsule sont représentées mais on y croise surtout des espagnols d’Estrémadure, historiquement très implantés à la Plaine. Aujourd’hui, les immigrés viennent de toute l’Ile-de-France et parfois même de province.

Depuis la fermeture du Hogar pour rénovation en 2012, tout se passe à la Casa de España avec son bar-cafeteria, son espace de jeu, sa salle de danse, et sa salle de télévision. Le bar arbore fièrement plusieurs drapeaux d’Espagne, des écharpes d’équipes de foot et un écran de télévision qui diffuse des clips musicaux d’une chaîne du pays. Le dimanche, le lieu est particulièrement fréquenté. Les mots espagnols se mélangent au français. Des couples de personnes âgées déjeunent et se saluent. Au comptoir, les hommes de tout âge sirotent un café ou un verre de vin. Rogelio a connu el Hogar par la religion. Catholique et habitant de Saint-Denis, il s’est une fois rendu à l’église du Patronato où les cérémonies se faisaient en espagnol. Par la suite, il s’est mis à fréquenter ce lieu plus assidument, et y retrouvait des membres de sa famille et des vieux amis du village. Autrefois, celui que l’on surnomme ici « El Papi » était le playboy  du quartier avec sa voiture décapotable. « Il y a 50 ans, c’était très familial, il y avait beaucoup de solidarité. Aujourd’hui, c’est chacun pour soi », regrette-t-il. Ramon intervient. « Les Espagnols se sont très bien intégrés. Certains sont même devenus Français ». Ce vieux militant communiste vit désormais à St Maur-des-Fossés (94). « Ma fille est devenue notaire et mon fils ingénieur. Mes sept petits enfants parlent très bien espagnol et adorent aller en Espagne en vacances« . Avant, ne venaient au bar que des Espagnols. Aujourd’hui, il accueille des latinos-américains, des Cap Verdiens, des Portugais. Depuis la Feria de juin dernier qui a offert un certain rayonnement au lieu, les institutrices de l’école Doisneau-Casarés, les gendarmes, les agents de la Sécurité sociale viennent consommer au bar du centre social.

Appétit des promoteurs immobiliers

Toutefois, ce vaste espace espagnol de 500m2 est convoité par les promoteurs et soumis à de fortes pressions foncières. « C’est pour cela que, même si ce n’est plus pareil qu’avant, il faut faire perdurer tout ça. Ce serait dommage que cet endroit disparaisse », explique Carmen. Les anciens s’en vont tour à tour. Lorsque Carmen se rend à leurs obsèques, elle est toujours frappée de voir qu’ils ont souhaité qu’on passe la chanson El Inmigrante lors de la cérémonie. L’objectif pour la communauté : faire perdurer l’héritage culturel de ce quartier. Carmen a par exemple toujours emmené ses propres filles au Hogar et désormais l’une d’entre elles vient l’aider le dimanche au bar et anime le bal.

Il est 15h à la Casa de España, c’est l’heure du bal. Brenda, la fille cadette de Carmen, 23 ans, crie « Baile, baile ». Tout le monde se presse vers la salle de danse. Brenda branche la sono et passe du paso doble, de la jota mais aussi des tubes de Ricky Martin et d’Enrique Iglesias. Elle apprend même quelques pas de bachata à un petit groupe d’intéressées. Brendra travaille en semaine dans une crèche et anime le bal bénévolement le dimanche. « Voir le sourire de ces gens quand ils se retrouvent et dansent, ça vaut tout l’or du monde ». Brenda regrette toutefois qu’il n’ y ait pas assez de jeunes qui ne viennent qu’exceptionnellement, lorsque des matchs, comme les classicos, sont projetés. « Si ça ne tenait qu’à moi, j’organiserais plus d’activités avec les enfants et les jeunes « .

Nouvelle immigration espagnole post-crise

Pour faire perdurer l’héritage, installée à l’étage de la Casa de España, la Faceef (Fédération d’Associations et Centres d’Emigrés Espagnols en France) a mis en place le programme Nueva Ola à destination des jeunes Espagnols primo-arrivants suite à la crise. Au menu : ateliers de recherche d’emploi,  cours de vocabulaire professionnel…

cafeefUn des bénéficiaires : Alberto, 30 ans, arrivé il y a 4 ans, après un tour du monde. Il est venu en France, suite à la crise bien sûr, mais avant tout par aventure. « Aujourd’hui, on a le numérique. Ce n’est plus la même chose d’émigrer « . A la Faceef, il rencontre d’autres Espagnols pour glaner des filons et obtenir de l’aide pour trouver du travail. Jusqu’à présent, Alberto faisait des ménages, mais ses revenus étaient insuffisants. Aujourd’hui, il aimerait compléter son activité en travaillant dans l’aide aux personnes âgées. « Aujourd’hui, les Espagnols rentrent rarement en Espagne pour passer leur retraite car beaucoup de choses ont changé là-bas, leurs parents sont morts, et leur vie est désormais ancrée ici, avec leurs enfants et leurs petits-enfants ». Grâce au soutien de ses 95 associations-membres, l’équipe de la Faceef organise aussi des activités culturelles, en Ile-de-France et dans toute la France, comme des pièces de théâtre, le prêt de fonds d’archives pour des expositions ou des documentaires, des concours artistiques et littéraires, ou encore des publications. Aujourd’hui, la Faceef se mobilise pour les Espagnols, mais s’inscrit dans une démarche interculturelle, comme l’explique Gaëtan, responsable des projets artistiques et culturels à la Faceef. « On ne souhaite pas recréer une communauté d’Espagnols, qu’avec des Espagnols. On est dans une optique d’ouverture culturelle ». A l’image de ce qu’est devenue la Petite Espagne.

Inès EDEL GARCIA

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