A Montréal, on perçoit l’influence du voisin d’à-côté : les grattes-ciels de verre et d’acier, les boulevards larges et les voitures imposantes. De l’Europe, on retrouve une certaine architecture et les sonorités emblématiques québécoises. Ce mic-mac laisse peu de place aux Autochtones qui sont pourtant les descendants des premiers habitants du pays.

Chaque 21 juin depuis quelques années, ses habitants ancestraux sont néanmoins au centre de l’attention. La journée nationale des peuples autochtones du Canada vient conclure un mois de fierté au cours duquel leurs cultures sont mises à l’honneur. D’autres villes du pays ont droit à leurs festivals ou bien à leur pow-wow en plein air. A Montréal, c’est au square Cabot qu’il faut se rendre.

En début d’après-midi, ils étaient déjà une centaine à attendre patiemment le début des concerts. A l’affiche : des artistes autochtones qui partagent un instant la lumière avec les artistes et artisans venus exposer leurs savoirs faire. Atelier de sculptures sur pierre à savon pour les plus petits, vente de qulliq -pierre de méditation- pour les spirituels, et concerts pour ceux qui s’adonnent à la danse : la journée se veut ouverte à tous et toutes, les familles, les curieux, et surtout les exclus.

L’itinérance : Montréal, lieu de chute

« La plupart des Autochtones ne sont pas là par choix mais par nécessité. Ils sont généralement venus en ville par besoin médical », indique un fonctionnaire de l’arrondissement de Ville-Marie, le quartier où se situe le square.

Manque d’accessibilité ou violences intra-familiales, les Autochtones venus à Montréal se retrouvent ainsi plus facilement à la rue. « Ils ont vécu des choses avec leurs parents, c’est pour ça qu’ils ont atterri là », confirme Johanne Couture, Montréalaise de naissance qui a découvert ses origines abénaquises sur le tard.

La plupart des Autochtones ne sont pas là par choix mais par nécessité.

Alors le Square Cabot devient pour eux une nouvelle maison sans fondation. Seulement, des travaux d’aménagement et la délocalisation d’un abri pour itinérants ont rendu l’endroit de plus en plus hostile au fil des années. En décembre 2018, un centre d’hébergement d’urgence situé à quelques pas a déménagé au Nord de la ville. Les itinérants n’ont pas suivi. L’année suivante fut macabre. 14 personnes d’origine autochtone ont perdu la vie en quelques mois à l’intérieur du square.

Les autres refuges de la ville de Montréal sont trop peu nombreux, trop éloignés pour offrir un abri à tout le monde. En 2001, 48% des Autochtones du Canada vivaient à l’extérieur des villages communautaires (le terme officiel de «réserves» étant décrié). Loin du folklore, la réalité sociale des Premières Nations, Inuits et Métis est tout autre et la communauté la plus importante du Québec se trouve au sein de la métropole montréalaise. Une population par ailleurs grandissante puisque qu’en 2020, 35 000 personnes s’identifiaient comme Autochtones à Montréal, un chiffre qui a fait un bond de 211 % en une vingtaine d’années.

« Démystifier l’itinérance » : les défis de l’inclusion des Autochtones

A Montréal, citoyens autochtones et allochtones se regardent en chien de faïence. Le fonctionnaire de l’arrondissement l’admet, le premier objectif pour les autorités canadiennes est de «démystifier l’itinérance » qui est souvent perçue comme un choix.

Par nature, les Autochtones seraient nomades, ils l’étaient d’ailleurs avant la sédentarisation forcée. Les Autochtones seraient oisifs et auraient un penchant pour la bouteille. Peu importe que la consommation d’alcool ait été importée par les colons : les clichés ont la vie dure.

«On a parfois du mal à communiquer ensemble », concède le fonctionnaire. Au Canada, la majorité des peuples autochtones sont anglophones. A Montréal, la barrière de la langue vient donc s’ajouter aux barrières culturelles, à l’ignorance et à l’intolérance. Résultat : les Autochtones itinérants se méfient des institutions allochtones. Christina qui vit dans la rue depuis quatre ans n’aime que très peu se rendre aux centres d’hébergement gérés par la ville. « They don’t like us » (« ils ne nous aiment pas »), assure la trentenaire.

« Dans les territoires francophones, les autorités ont commencé à prendre en considération les populations autochtones bien après le Canada anglophone », explique Marilou Maisonneuve, la Directrice du Café de la Maison ronde – un café solidaire géré par des Autochtones au sein du square Cabot et le seul café autochtone de Montréal. « On est toujours en retard sur les enjeux sociaux », grimace la jeune femme au ventre arrondi par sa grossesse.

Ouvert en 2015, le café est géré par une association d’Autochtones et chapeauté par le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale et s’adresse en priorité aux itinérants de 18 à 30 ans. « Nous avons deux volets. Le premier volet est ouvert à tout le monde. Il suffit de venir le matin même et l’on embauche chaque jour quatre employés. Le couvert est offert et l’argent du service est distribué chaque soir en argent comptant. Beaucoup d’itinérant n’ont pas de compte en banque », indique-t-elle. « Le second volet s’adresse aux plus assidus ou ceux qui veulent aller plus loin. En plus du travail, on leur propose des ateliers employabilité, pour le développement de soi ainsi que des activités culturelles autochtones», précise la jeune femme qui a elle-même des origines autochtones. « Ici, on essaye de valoriser la culture autochtone, pas de la nier », souffle-t-elle. 45 personnes ont déjà bénéficié de ces programmes.

La carte du café offre des spécialités autochtones.

Au Café, il est possible de croiser Michelle. La jeune femme occupe son temps libre en y donnant un coup de main. Après les vacances scolaires elle reprendra le chemin de l’université. Sa ville d’Edmonton, dans l’État anglophone de l’Alberta, lui manque: « Chez moi, on a régulièrement des pow-wow. C’est sûr qu’il pourrait avoir plus de culture autochtone à Montréal. Le contraste est saisissant », hallucine l’étudiante.

En ce jour de fête au square Cabot, les familles prennent volontiers en photo leur petite dernière, tambour à la main. Dans les cultures autochtones, le tambour est un instrument sacré utilisé lors des invocations. Les adolescentes se sont parées pour l’occasion, les ongles sont peints aux couleurs des peuples autochtones : l’orange, le noir et le blanc. Les célébrations sont des temps forts au sein des communautés autochtones.

Il faut que les allochtones reconnaissent tout ce que l’on a apporté à ce pays.

Pour la Journée des peuples autochtones, certains avaient revêtu des costumes traditionnels.

Montréal n’est pas la seule ville à faire office de no man’s land culturel. Héléna Lalo qui représente les Autochtones « en milieu urbain » au sein du collectif Femmes Autochtones du Québec (FAQ) « rêve d’organiser un grand rassemblement dans la ville de Québec » – soit faire venir plusieurs communautés différentes pour échanger sur plusieurs jours. Maman célibataire, Héléna a quitté il y a 15 ans sa communauté innu d’Unamen-Shipu située bien plus au Nord du pays pour s’occuper de sa fille autiste. Dès que l’occasion se présente, « je fais participer mes plus jeunes enfants à des ateliers ou à des cours de cuisine. Mon fils de 8 ans a assisté à des rituels de guérison et il vient d’apprendre la recette du pain bannique » (pain typique autochtone NDLR), détaille-t-elle.

Dans les villes, l’absence de culture autochtone tente d’être comblée par l’un des 119 centres d’amitié autochtones dispersés dans le pays. « Il faudrait également qu’il y ait plus de culture et d’éducation dans les manuels scolaires », alerte Héléna Lalo. « Il faut que les allochtones reconnaissent tout ce que l’on a apporté à ce pays. C’est le seul moyen d’avoir la paix », assène-t-elle.

En 2018, la ville de Montréal a créé un poste pour remédier à l’invisibilisation des Autochtones. Noms de rue, sites historiques et accessibilité de logement d’urgence : Marie-Eve Bordeleau a l’immense tâche de faire renouer Montréal avec ses racines en tant que Commissaire aux Relations autochtones. Surtout que les citoyens autochtones n’ont pas l’intention de s’en aller. « Je m’appelle Florence. Ou pourrais-je bien aller ailleurs ?», s’en amuse l’une d’entre elle en imitant l’accent français.

Il y a de plus en plus d’Autochtones pour se serrer les coudes.

Florence, qui appartient à la nation Cri (en langue autochtone « Eeyou») est arrivée à Montréal en 1981 et a passé plusieurs années dans la rue. Elle n’a plus touché aux drogues depuis plusieurs années. On lui glisse un « bravo». « La situation s’améliore avec le temps », nous coupe-t-elle. Elle souligne : « il y a de plus en plus d’Autochtones pour se serrer les coudes ».

Des initiatives pour souder la communauté

Au Square Cabot, c’est un peu une famille qui s’est formée, non sans mal. «En 2014, la ville a entrepris des travaux pour rendre le square plus convivial et plus ouvert sur la ville», explique Marilou du Café de la Maison Ronde. « Une organisation inuite, le Réseau de la Communauté Autochtone de Montréal, s’est battu pour qu’il y ait un lieu pour les itinérants Autochtones. C’est eux qui ont pensé à convertir ces anciennes toilettes publiques en café d’économie sociale», indique-t-elle.

Dans le même ordre d’idée, la municipalité organise chaque été au square « les vendredi autochtones» mélangeant débat et divertissement. De quoi faire de ce lieu l’unique -et d’autant plus précieux- cœur vibrant de la vie autochtone montréalaise. « Je viens souvent ici car quand les autres itinérants ne me voient pas pendant un temps, ils s’inquiètent. Et si je ne les vois pas pendant un temps, je m’inquiète », observe Christina. « C’est ma famille».

Méline Escrihuela, envoyée spéciale à Montréal dans le cadre d’un voyage autour des récits des femmes autochtones organisé par l’association France-Canada

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