Depuis Altamira, au cœur de l’Amazonie brésilienne, Eliane Brum observe les bouleversements politiques de son pays et leurs conséquences sur la forêt et ses habitants. Journaliste et écrivaine reconnue, cofondatrice du média indépendant Sumaúma, elle documente depuis des années les violences faites aux peuples autochtones et la destruction de l’Amazonie.
Nous l’avons interrogée entre les deux tours de l’élection présidentielle, alors que la perspective d’une victoire de Flávio Bolsonaro faisait craindre un nouveau basculement autoritaire. Depuis, Lula a été réélu, mais son adversaire refuse de reconnaître sa défaite. Surtout, les élections législatives et sénatoriales organisées lors du premier tour ont consacré la progression du bolsonarisme au Congrès. Le président réélu devra ainsi gouverner face à un Parlement où l’extrême droite dispose d’un poids considérable.
Pour Eliane Brum, le danger dépasse largement le scrutin présidentiel : il tient à l’enracinement du bolsonarisme dans les institutions, mais aussi à l’incapacité de la classe politique, y compris à gauche, à prendre la mesure de l’urgence climatique.
Quel est votre sentiment à l’approche du second tour ?
C’est un moment extrêmement grave, mais ce n’est pas une surprise : tous les signaux étaient là. On s’attendait à un Congrès aussi dangereux que l’actuel, voire davantage. Et c’est ce qui s’est produit, avec une influence accrue du bolsonarisme.
Les sondages donnaient Lula en tête. Que Flávio Bolsonaro arrive devant a été un électrochoc pour le camp progressiste, un réveil. Même dans le meilleur des cas, celui d’une réélection de Lula, la situation sera plus difficile qu’aujourd’hui. Et elle l’est déjà beaucoup.
La Cour suprême, qui a bloqué une partie des abus du Congrès, est elle-même fragilisée par le scandale de la Banque Master, présenté comme la plus grande fraude financière de l’histoire du pays.
Pourquoi parler de bolsonarisme plutôt que de droite ?
Parce que cela n’a rien à voir avec la droite ni avec le conservatisme. Le bolsonarisme est un projet de pouvoir à long terme. Le père a tenté un coup d’État. Le fils n’aura peut-être pas besoin d’en organiser un au sens classique du terme.
Il pourrait nommer trois ou quatre juges à la Cour suprême, s’assurer ainsi une majorité acquise à sa cause, puis destituer ceux qui résistent grâce à un Sénat qu’il domine.
Et ce mouvement a survécu à Jair Bolsonaro : il transcende la famille et le nom. Une part importante de la population adhère à ce projet, ou à une vision fantasmée de celui-ci.
Que craignent les habitants de la forêt en cas de victoire du bolsonarisme ?
Que Lula ou la droite gouverne, personne n’a peur de devoir quitter sa maison, d’être menacé de mort ou de partir en exil. Avec le bolsonarisme, si. Ceux qui ont déjà été menacés sous Bolsonaro sont terrifiés.
Dans les zones de conflit, des hommes de main armés de fusils et de tronçonneuses attendent déjà, aux abords des terres indigènes et des assentamentos [terres attribuées dans le cadre de la réforme agraire], une victoire pour les envahir par la violence. Dans les villes de l’orpaillage illégal, le matériel se prépare.
Ici, une décision prise à Brasília a des effets immédiats. Cela pourrait commencer dès le lendemain du scrutin, sans même attendre l’investiture.
Et ce ne serait pas seulement quatre ans. Ils veulent perpétuer leur pouvoir. Il faudrait une révolution pour les déloger. Je suis née sous la dictature, qui a duré 21 ans. Nous risquons d’en revivre une.
Comment expliquez-vous le succès de Flávio Bolsonaro au Pará et dans de nombreuses villes d’Amazonie ?
Comme ailleurs au Brésil, les gens n’ont pas de projet collectif, mais un projet personnel. Lula promet la continuité, Flávio Bolsonaro le changement. Les gens ne sont pas satisfaits de leur vie, et vouloir mieux vivre est légitime.
L’extrême droite leur répond par un mensonge : tout est une question de mérite. Tu vas devenir entrepreneur, et si tu n’y arrives pas, c’est la faute de l’État et des impôts. Le salarié déclaré y est traité de « pigeon ». Beaucoup m’ont dit : « Si Lula gagne, je pars au Paraguay. »
Ils ne voient pas que c’est l’État qui leur a donné les protections nécessaires pour progresser. Sous le Parti des travailleurs (PT), l’inclusion sociale est passée par la consommation individuelle : un barbecue, une voiture, une bière le dimanche. Pas par un projet collectif. Les gens veulent bien plus que cela.
Vous défendez l’idée de placer l’Amazonie au centre du monde. Qu’est-ce que cela signifie ?
Pour avoir une chance d’affronter l’effondrement, il faut déplacer les centres hégémoniques. Recentrer le monde sur les espaces naturels qui résistent : l’Amazonie, les autres forêts tropicales, les océans. Plutôt que sur Washington, Pékin ou Londres, où se prennent les décisions qui nous mènent à l’extinction.
Au centre, il y a la vie, pas les marchés.
Le Brésil n’est pas important pour son soja ou son élevage, mais parce qu’il abrite 60 % de la plus grande forêt tropicale du monde, qui émet déjà plus de carbone qu’elle n’en absorbe. C’est pourquoi cette élection compte pour la planète entière.
Pourquoi l’environnement a-t-il presque disparu de la campagne, un an après la COP30 ?
C’est un symptôme de la crise. Nous vivons une distorsion suicidaire : toute la science, académique comme indigène, annonce un réchauffement pouvant atteindre jusqu’à 3,8 °C d’ici la fin du siècle selon l’ONU. Et pourtant, la production de pétrole augmente.
Le négationnisme est bien plus large que celui de Flávio Bolsonaro. Reconnaître les faits scientifiques ne suffit pas, il faut agir en conséquence.
Dans la forêt, tout être vivant se défend face à une menace. Le capitalisme, lui, a séquestré notre instinct de survie.
Vous soutenez pourtant Lula, malgré ses contradictions sur les questions environnementales.
Je me bats pour sa réélection, comme tout le camp progressiste. Mais Marina Silva, la meilleure ministre de l’Environnement que le Brésil ait eue, n’a pas été élue sénatrice. Cela dit beaucoup du trou dans lequel nous sommes. Son action a pourtant permis de réduire la déforestation.
Mais Lula reste un défenseur du pétrole, issu d’une gauche cimentée au XXe siècle, qui croit pouvoir réduire les inégalités au prix de la nature.
L’ascension de la classe moyenne sous ses premiers mandats a été financée par l’exploitation de l’Amazonie pour exporter vers la Chine. On vote Lula parce que c’est le mieux possible, mais c’est, en un sens, un déni.
À qui profite ce silence sur l’urgence climatique ?
À une minorité de milliardaires et de multimillionnaires, actionnaires de grandes entreprises, servie par des gouvernements et des parlements. Au Brésil, l’essentiel du Congrès est lié ou financé par les secteurs de l’automobile, du soja et des pesticides.
Comment le média Sumaúma travaille-t-il dans ce contexte électoral ?
Nous publions bien plus que d’habitude, avec la même équipe et la même rigueur. Nous racontons, par exemple, que beaucoup d’Indigènes n’ont pas pu voter : en pleine saison sèche, les urnes se trouvent à plusieurs jours de navigation.
Nos éditoriaux, que j’écris le plus souvent, assument une position, car ce n’est pas une élection normale : la démocratie est menacée, et ce pourrait être la dernière.
Le problème n’est pas la polarisation, mais le risque de ne plus pouvoir exercer ce métier. Un média de Santarém, Tapajós de Fato, n’a pas pu couvrir ces élections à cause des menaces de mort.
L’un de ses fondateurs a vu sa voiture détruite en juillet et reçu un chat décapité accompagné de ce message : « La prochaine tête sera la tienne. »
Malgré tout, gardez-vous espoir ?
Je trouve l’espoir surestimé. Je crois à la lutte. Nous ne luttons pas pour gagner, mais pour vivre. Je crois en la puissance de la vie.
Propos recueillis par Alienor de Matos