DE DAKAR A PARIS 2/6. Kab monte pour la première fois dans un avion, direction Tunis. Continuer les études, commencer une nouvelle vie, mais deux années ont suffi pour que les espoirs s’envolent.
J’ai tourné le dos à l’ouest pour aller vers le nord. Notre avion n’est pas bien rempli. Parfois je jette des coups d’œil par la fenêtre, tout est sombre. J’ai pris la couverture réservée sur ma place histoire de dormir un peu. J’avais sommeil, mais je voulais rester éveiller toute la durée du voyage pour ne rien manquer à travers le hublot, dans l’avion. C’était ma première fois.
Vers 3 heures du matin, j’aperçois une jeune femme bien habillée poussant un chariot rempli de diverses choses. Elle me sert un plateau avec plusieurs plats (pomme de terre frite, haricots et sauce), un verre d’eau et du thé. Je n’ai bu que le thé. Je n’ai rien mangé par peur de vomir, elle s’en est aperçue. Je commence à sombrer dans le sommeil et m’allonge sur les fauteuils vides à mes côtés. Vers 6 heures du matin, je sens le soleil se lever, vais me laver le visage. La plupart des passagers continuent à dormir.
Il est 7 heures et quelques minutes, l’avion atterrit, nous sommes arrivés. La porte s’ouvre, nous descendons un à un. Un bus vient nous prendre sur le tarmac, il nous amène dans une grande salle. Le froid me glace, de la fumée sort de ma bouche. C’est la première fois de ma vie que cela m’arrive. Arrivés dans la grande salle nous formons une colonne pour passer le contrôle en présentant notre passeport et nos billets.
« Tu vas retourner au Sénégal »
Je lui donne mes documents, elle les vérifie et demande « Où vas-tu ? ». Je lui réponds à Tunis, un peu paniqué. Elle me demande alors de patienter sur le côté. J’ai attendu une vingtaine de minutes avant qu’une personne se dirige vers moi. Il me serre la main et me pose la même question « Où vas-tu et faire quoi ? ». Je lui réponds Tunis, comme je savais que c’était la capitale, mais il ne m’écoute pas et me dit « tu vas retourner au Sénégal ».
Tout à coup j’ai pensé à mes parents, à ma famille. J’étais affalé, perdu, au bord des larmes. Une heure après je suis toujours assis avec deux autres hommes qui me disent que leur principal problème sont les faux passeports, ceux du Congo. Mon téléphone avait encore du crédit, je pouvais recevoir des appels et en passer. C’est à ce moment que Cheikh, mon ami, m’appelle pour me demander si je suis bien arrivé. Je lui réponds qu’on m’a arrêté ici à l’aéroport et qu’ils veulent me faire retourner au Sénégal. Cheikh me dit que c’est faux, « c’est juste pour te faire peur », on lui avait aussi fait la même chose lors de son voyage. Alors je lui demande vivement de ne pas le raconter à ma mère, surtout pas. Après avoir raccroché, j’ai commencé à prier, tout en sachant que j’allais m’en sortir parce que j’avais la bénédiction de mon père et celle de ma mère.
Il est 9 heures passées, je suis seul dans la salle, les policiers sont partis. Le premier homme revient, accompagné de deux policiers. Lorsqu’ils arrivent, l’un d’eux me demande « c’est toi Kab ?», en regardant mon passeport pour vérifier si la photo est identique. « Oui », reste ma réponse à cette question, il me demande encore ce que je suis venu faire ici. J’ai repris ma respiration, « je suis étudiant à l’université de Dakar, voilà mon attestation. Je suis là pour rendre visite à ma sœur qui vit ici, cela fait 4 ans que je ne l’ai pas vue. Et je suis là pour un mois, regardez mon billet c’est un aller-retour ». J’avais préparé cette phrase dans ma tête, au cas où, j’ai fini par les convaincre. Une autre personne est sortie de son bureau à ce moment-là et a ordonné que l’on me laisse partir en me rendant mes papiers.
Il est près de 10 heures maintenant, je dois récupérer ma valise. Cette fois-ci, c’est au tour d’un douanier de m’arrêter. Il me demande d’ouvrir ma valise pour vérifier s’il y avait des produits interdits ou non. Une fois ouverte, il me prend mon shampooing, le beurre de karité, de la crème, le dentifrice et veut que je sorte mes habits et déballe mes autres bagages. Je l’interromps en lui demandant ce qu’il veut, je ne sais pas si c’est de l’argent qu’il attend de moi. Il ne parle pas bien français, mais d’un geste il me fait comprendre qu’il attend 20 euros. Je refuse. Finalement je lui donne 10 euros. Il me dit de revenir la prochaine fois et de passer avec lui, j’acquiesce.
Rester vigilant
En sortant de l’aéroport, je suis surpris par la quantité de taxis. J’appelle Ndatte, l’ami de Cheikh, qui devrait venir me chercher. Il m’annonce qu’il est rentré parce qu’il m’a attendu jusqu’à 9 heures. Il me conseille de prendre un taxi et de descendre à la gare des taxis en centre-ville. Je monte dans la première voiture et 30 minutes après j’arrive au terminus.
Ndatte était déjà là pour m’attendre. Il a vu que le compteur indiquait presque 35 dinars et s’est mis à engueuler le chauffeur en lui disant que pour c’était trop cher pour le trajet. J’ai pris ma valise et nous sommes rendus dans un appartement, un F3, dans un immeuble de 5 étages. L’ascenseur ne fonctionnait pas, j’arrive essoufflé en haut des escaliers.
Arrivé dans l’appartement je rencontre une femme qui me serre la main et se présente en me souhaitant la bienvenue. Elle s’appelle Mareme, la silhouette fine, dans le salon deux hommes sont assis, des rastas, Mbaye et Cheikh. On s’échange quelques mots et à un moment Cheihk descend m’acheter un sandwich. J’avais envie de dormir, mais je voulais juste faire la prière de « sekre », tout en disant, « voilà ma nouvelle maison ». Lorsqu’ils sont sortis, je suis resté avec Mareme dont Cheikh, mon ami de Dakar, m’avait beaucoup parlé, surtout de sa gentillesse. Elle vient me voir et me demande de la considérer comme une sœur. Elle me parle de beaucoup de choses dont la plus importante, faire attention aux gens, même Mbaye et Cheikh, « se sont des caméléons, ils profitent toujours des nouveaux arrivants ». Elle m’encourage et me demande de rester vigilant.
Je suis allé dormir jusqu’à 18h. En me réveillant, tout est sombre, comme s’il était minuit. Mbaye et Ndatte reviennent. Ce dernier me demande de prendre ma valise et me dit que je vais déménager, qu’une personne m’attend pour aller chez lui. Je commence à douter, je ne m’attends pas à cela. Ndatte me demande si j’ai échangé des euros en dinars. Je lui réponds « Non ». Il me demande aussi les 10 dinars pour le sandwich que Cheikh venait de m’acheter.
Il est 21 h 45 min des gouttes d’eau tombent, une pluie accompagnée du froid. Nous sommes toujours dans le salon, Mbaye m’assure qu’il a appelé son chauffeur de taxi et qu’il arrive. Vingt minutes après le taxi arrive, il doit m’amener à la cité de la Santé, ma nouvelle destination. Ils s’échangent quelques mots avec le chauffeur de taxi qui connait bien « endroit apparemment. Mbaye me précise qu’à l’arrivée je devrais donner 120 dinars de caution à la personne qui m’attend.
« La Tunisie c’est pas l’Afrique. On est maghrébins »
Arrivé à l’appartement, l’homme en question était déjà sur place, à m’attendre. Il paye le taxi, 7 dinars, et prend ma valise. L’homme est très grand, il se présente, Amadou Thiam. Il vit au dernier étage, le 7°, dans un F4. Il est 23 heures, nous sommes dans le salon, discutons, il me souhaite la bienvenue. La fatigue commence à me gagner. Je lui donne 120 dinars comme me l’a dit Mbaye, il m’explique les règlements et me parle des autres colocataires. Nous sommes 4 garçons, Ibrahim, Ismaël, lui et moi, plus une femme, Ginesse qui n’est là que le week-end. Je vais me coucher.
Une fois dans la chambre j’aperçois deux lits, une petite table remplie de cahiers, livres, journaux, verres d’eau etc. Amadou me dit qu’il me vend le matelas à 50 dinars, « et pour la couverture bah c’est gratuit ». Rapidement je m’énerve et lui dit que ça attendra demain, je ne vais pas réveiller les autres et j’ai surtout envie de dormir.
Je finis par trouver assez rapidement un boulot de maçon. Je gagne 20 dinars par jour. Je travaille dur. J’ai les mains abimées, ensanglantées parfois. Tout le monde parle arabe, j’apprends les mots indispensables à ma tâche. Brahim, mon colocataire est un enseignant patient. Au travail je n’ai pas de nom. C’est « L’africain » ou le « kahlouche ». J’apprends la géographie locale : « la Tunisie c’est pas l’Afrique. On est maghrébins ». Je ne perds pas l’école de vue. Comme à Dakar, pendant mon congé universitaire forcé, je suis une formation en informatique en cours du soir dans un centre de formation du nom de CFPEF (Centre de formation professionnelle El Fadel) qui se trouve en centre-ville, rue de Marseille.
En février 2013, je trouve un emploi dans un centre d’appel, situé avenue Mohamed VI, là-bas notre but est de vendre des produits pharmaceutiques. Puis je trouve un autre boulot. Je serai plongeur dans un restaurant jusqu’à la fin de mon périple tunisien. En presque deux ans, j’ai tout connu, la place de l’Horloge obélisque, le stade Monastir, les terrasses de Soukra, la cité de El Aouina, l’amour en secret avec Assouma, une jeune fille à la taille fine, 1m80, qui de temps en temps me prépare du couscous. Durant les weekends nous allons dans les cafés, parfois à la plage, ou au stade lors des matchs de l’équipe Espérance sportive de Tunis, un grand club.
Mais ses parents n’auraient pas supporté de la voir avec un noir. Je suis plus que cela pourtant, je suis fier de ce sang noir qui coule dans mes veines… Malgré mon diplôme en informatique et l’opportunité de trouver un emploi, le racisme a eu raison de mon envie d’y rester. Dans la cité de la Santé, les noirs sont pris à partie tous les jours. Nos voisins jettent leurs ordures devant notre porte. Au taxiphone on nous traite de « chien de noir ». Dans le métro, j’ai vu une dame arracher sans raison une tresse sur une tête ébène. Des sous-hommes. Ainsi nous perçoit-on… Le meurtre en toute impunité d’un ami ivoirien de notre quartier sera la barbarie de trop. C’est décidé je quitte Tunis !
Kab
1 dinar : 0.44 euro
1/6 : « Si tu as l’opportunité de rejoindre l’Europe, vas-y ! »

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