TOUR D’EUROPE 2014. Troisième étape du voyage d’Anne-Cécile sur les routes d’Europe centrale : Bratislava. Retrouvez son carnet de route et tous les articles sur notre page spéciale.

20h, rue Miletičova à Bratislava. J’ai rendez-vous avec Andrej Uličný, 29 ans. Il a créé sa société de conseil dans le domaine de la santé. L’un de ses amis entrepreneurs est également présent, Frantisek Homola. Lui a 24 ans, il a créé une société de multimarketing. Il est l’un des distributeurs de la marque de café canadienne Organo Gold. Les locaux d’Andrej sont situées près du quartier Ružinov, à l’Est de la ville.

Andrej nous sert une tasse de thé bio, verse quelques gouttes d’huile essentielle dans un diffuseur, s’assied tranquillement et explique : « en Slovaquie, on pourra compter sur le marché de l’automobile pendant encore cinq, peut-être dix ans, mais ça ne marchera pas éternellement. Ils trouveront de la main d’œuvre moins chère, en Pologne, en Ukraine et il faudra prendre un virage ». Des chaussures impeccablement cirées, le nez droit et une détermination évidente dans le regard.

Avec son ami et futur collaborateur, ils souhaitent créer une marque de café bio : « entre 1999 et 2004 on pouvait presque dire que la Slovaquie était une petite Silicon Valley. On s’était débarrassé de la corruption, on avait pris confiance en nous et on était vraiment devenu compétitif ». Un regard en coin, quelques mots en slovaque, ils sont d’accord. Le domaine du bio, le développement durable et le tourisme représentent un triptyque à très fort potentiel en Slovaquie.

portraitsBratislavaportraitsBratislavaUne perte de temps

L’entrée dans l’Europe et l’arrivée de la gauche au pouvoir dans le pays marque pour mes deux interlocuteurs le début d’une période plus difficile. Frantisek, dont le père était fermier, retrace les dernières évolutions du pays : « vers la fin des années 90, c’était vraiment rentable et puis les Hollandais sont venus racheter les terres. Aujourd’hui, la Slovaquie appartient à 50 % aux Hollandais alors que l’Europe nous avait promis qu’on garderait nos terres. Ils ont trouvé un moyen de contourner leur promesse. »

Andrej, plus acerbe, complète : « L’Europe, c’est juste une perte de temps, et ça ne sert qu’à amener plus de corruption.» Andrej a commencé par étudier la philosophie puis il est devenu professeur d’anglais pour enfin se lancer dans l’autoentreprise, à 21 ans en revenant d’Irlande. Frantisek lui, a étudié deux ans à l’université d’économie de Bratislava. Il pose sa tasse de thé près de lui et raconte : « le jour des examens, je me suis surpris à me demander ce que je faisais là et au lieu d’aller à mon examen, je suis allé prendre un café avec une amie. Tout est parti de là. Mon père avait pris l’habitude de rêver en grand et moi aussi j’ai voulu rêver en grand. J’ai commencé par être agent immobilier, mais je voulais gagner plus d’argent alors je me suis dirigé vers le marketing. » Andrej gagne à peu près le salaire moyen de la Slovaquie, 800 €, Frantisek, 1000 € par mois.

L’un et l’autre n’attendent rien de l’Europe, ni du nouveau gouvernement (le nouveau président prendra ses fonctions mi-juin). « De toute façon, la situation ne va pas s’arranger puisqu’on est toujours dans le collectivisme en Europe. Même les Etats-Unis ont abandonné leur modèle et fonctionnent eux aussi sous le régime du collectivisme. Ici, les grandes entreprises type Wolkswagen ne payent pas d’impôts, parce que ce sont des grandes entreprises. Nous les petites entreprises, rien n’est fait pour nous aider. Quand j’ai créé ma boîte, j’ai eu une aide de 2000 euros mais bon, ça correspond à ce que je dois payer pour la sécurité sociale en deux ans ».

locauxAndrej poursuit : « Le gouvernement n’est pas là pour nous aider, ils mettent en place plus de régulation alors qu’ils devraient simplifier le système. Mon Europe idéale, c’est l’Europe de l’individualisme, de la liberté d’entreprendre. » Lorsqu’il s’agit de réfléchir à une législation européenne concernant le statut de l’entrepreneur, Andrej balaie l’air avec sa main, il n’y croit vraiment pas. Il évoque aussi l’état du système éducatif : « Dans toute l’Europe, on t’apprend des trucs dont tu n’auras pas besoin. Le système éducatif de l’union forme des employés, pas des entrepreneurs. Le continent de demain c’est l’Asie ! ».

Il me propose à nouveau du thé et revient sur sa vision de l’Europe : « les gens ne cessent de penser que ce que dit Bruxelles est parole de vérité. L’Europe en réalité, nous fait simplement perdre notre identité nationale, mais elle ne fait rien de plus… ». Sur fond de musique zen, sa tasse de thé à la main, Andrej Uličný se souvient : « dans la vie j’ai eu plusieurs mentors. D’abord Robert Kiyosaki, entrepreneur américain spécialisé dans le développement de soi, et puis aujourd’hui Rado Lucina, propriétaire de plusieurs entreprises à Bratislava. Il faut se lancer, prendre des risques… Moi je crois en l’individu. Les choses ne changeront pas grâce à l’Etat mais grâce aux individus ».

Frantisek, jeune entrepreneur à l’esprit vif, tranche ironiquement, un demi-sourire aux lèvres : « J’irai voter si j’habitais en France ou en Allemagne, ici ça sert rien. Je n’ai pas attendu que la Slovaquie rejoigne l’Europe pour avoir l’impression de faire partie de l’Europe et du monde, pour moi les frontières ne signifient rien. Enfin… si l’Europe était une dictature je m’arrangerai quand même pour être proche du dictateur ».

Dans quelques heures, je prendrai la direction de Vienne, encore une autre Europe, traversée elle aussi par le Danube.

Anne-Cécile Demulsant

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