Partie IV – La vengeance au demi-visage

Abdenour fût le  premier à  crier « Joker ! » quand il m’a vu, ou plutôt quand  il m’a reconnu, très vite suivi par Vu-san. Ils étaient en train de faire des blagues d’un goût douteux sur la Seconde guerre mondiale car ils déjeunaient à une table entre un Japonais et un Allemand. J’ai lâché mon gourdin, ivre de colère mais abattu, vaincu par nos lois sacrées.

Le code d’amitié bondynoise donne droit  à un joker d’immunité par an à tout citoyen de notre cité, et ce depuis la  fin de la Guerre des dossiers (juin 1998- mai 2003). Un terrible conflit où les Bondynois entretuèrent leur réputation à gros coups de pute façon Pigalle le soir d’une permission de légionnaires. C’était Beyrouth ! Les dossiers pleuvaient comme des obus, personne n’était à l’abri, on dénonçait jusqu’à ses voisins. On découvrait qu’un tel avait écrit un mot d’amour avec des cœurs sur les i dans l’agenda de sa copine de 14 ans, lui aussi avait 14 ans quand la belle est née. Un autre, qui a expérimenté la sauce coccinelle-poils de chat dans le kebab offert par son meilleur ami, s’est mis en petit short rose bonbon pour aller chercher ce dernier à la mosquée en lui disant : « Fais-moi un bisous mon choubidouwap en sucre » devant l’imam, son père. Et ce pauvre Mamadou qui travaillait sur les marchés, si passionné par son métier que des diaporamas dédiés aux cageots qu’il a un jour emmené au cinéma circulèrent dans toute la ville. Le progrès technologique plongea le conflit dans l’horreur. Une vénérable maman juive se retrouva sur Adopteunmec, avec sur son profil la mention : « J’aime le jambon Aoste et la Palestine ». Les premiers coups de pute atomiques forcèrent la communauté à cesser l’escalade : des Bondynois sortaient avec les sœurs d’autres frères bondynois. Le crime ultime.

Pour  briser à jamais le cercle de vendettas qui a conduit à une telle boucherie, la loi du talion fût grandement assouplie : un coup de catin ne peut être vengé si l’agresseur fait valoir son joker annuel : 365 jours d’immunité opposables à chacun de ses proches.

Dépouillé de mon droit biblique, je regardais sans rien faire mes « amis » bien nourris, avec le feu de l’enfer dans les yeux. La fureur de dragon qui faisait trembler mon corps mutilé par 30 millions d’amis était l’esclave d’une loi que j’avais fabriqué de mes mains. C’est moi, le premier Bondynois à avoir crié « joker ! » pour éviter un coup de sabre, après avoir publié sur mon Skyblog la liste de tous les caïds de Bondy Nord qui ont un jour possédé une carte de membre du Club Dorothée. C’était thématique avec le préjudice subi. Les cités du Nord avaient commencé les hostilités en téléchargeant sur Youtube une vidéo de maman en train de me courser dans la rue un balai à la main, habillée en circonstance, puisque, avant de recevoir mon bulletin de notes, elle faisait le ménage en t-shirt Dragon-Ball Z.  Dit en kabyle, « Je vais te dévisser la tête avec une gifle à la Bud Spencer ! », ressemble étrangement à l’expression japonaise « kaméhaméha ! »

« Ok. Une paire de Joker contre le carré de piques de moustique qui me sert de visage, vous remportez la mise. N’en parlons plus les gars» dis-je, sublime d’abnégation, à mes frères du ter-ter, tout en pensant très fort : « Vous allez me le payer avec les agios bande de rats ». Mes amis devaient être un peu télépathes, la méfiance se lisait sur leur visage de traître. Néanmoins ils m’invitèrent à leur table, ils m’offrirent même le petit-déjeuner. L’Allemand assis à côté de moi a vomi quand j’ai essayé de lui sourire. Ma tête de crumble aux poires ajoutée aux vannes d’Abdenour sur Hitler, trop lourd au petit-déjeuner, il a craqué. Après s’être vidé le bide, ce Fridolin s’est levé de table en maudissant la France, jurant qu’il aurait des projets pour nous si cette année encore il ratait le concours des Beaux-Arts.

Moins soupe au lait, le touriste japonais en face de qui j’atomisais ma bectance, me paya un deuxième brunch contre une photo. Avec toutes ses bêtes qui ont pondu leurs œufs sur ma gueule la nuit dernière, je devais être aussi photogénique que le monstre du Loch Ness. Abdenour en profita aussi pour prendre discrètement son Kodak pendant que je me sustentais avec des sortes de merguez aux œufs, accompagnés d’une délicieuse tranche de viande fumée dont la saveur était toute nouvelle pour moi. Le cliché est toujours affiché sur le panneau de la honte à l’entrée de la mosquée de Bondy, dans la colonne réservée aux « Kabyles qui se croient dans Astérix », la plus longue.

Le bacon, un sacrilège mignon (et exquis !) comparé à la mauvaise foi d’Abdenour et Vu-San. Le Japonais avait à peine quitté la table qu’ils tentèrent de me mettre une disquette inversée, trésor de l’art oratoire bondynois. Elle consiste pour le coupable, à retourner contre le plaignant tout  grief qui lui est reproché : « On avait besoin de repos, on ne dort pas depuis trois jours, attaqua Vu-San. Tu ronfles comme un baleineau, t’as un tuba dans la gorge, c’est insupportable ! En voiture tu commences à dormir et au bout de deux bornes, le concert de cuivres peut commencer. »

« Je dirais même qu’on t’a sauvé la vie en t’abandonnant dans la forêt, enchaîna Abdenour, superbe d’audace et sans trembler du menton. On loge en auberge de jeunesse, on n’est pas seuls dans les dortoirs. Avant hier, un Colombien a voulu te faire la peau à quatre heures du matin. Il avait pour projet de t’exorciser au couteau, sortir el diablo de ton corps. Faut t’entendre, il y a démon renard à neuf queues qui sommeille en toi. Tu redonnerais l’ouïe à un sourd ! En plus, rien ne te réveille, les mecs ils pètent un plomb».

C’est vrai que depuis que je voyage en Écosse,  je trouve des trucs bizarre éparpillés dans mon lit, le matin au réveil : des bottes de marin, des chaussures de tailles différentes, un parapluie chinois, un extincteur, une Bible …

J’avais le mobile du crime, je pouvais donc plaider le coup de catin en réunion avec préméditation, notion qui sépare le meurtre de l’assassinat et annule tout joker. Mais mes amis connaissent bien leur droit bondynois : « On a improvisé sur l’instant, on voulait te laisser une heure pas plus, se poser dans un pub, faire une petite sieste de 20 minutes, et revenir, jura Vu-San sur le Coran. Mais il y avait des rugbymens qui m’ont mal regardé, la troisième mi-temps s’est un peu éternisée, on t’a oublié, on s’est couchés, puis on s’est rappelés que t’existais quand on a vu un gratin dauphinois débarquer avec un gourdin dans le réfectoire».

Si j’avais une once de fierté, je les aurais plantés là avec leurs explications à deux shillings,  et de leur vie, plus jamais ces gros malhonnêtes n’auraient vu mon effigie.  Au lieu de ça, j’ai fini mon deuxième petit-déjeuner, et mon voyage en Écosse, en leur compagnie. J’avais tous les jours envie de leur cracher dessus et la peur d’un deuxième traquenard me donna des insomnies, au grand bonheur de tous mes camarades de chambrée. Privé de mes quatre siestes par jour, le temps s’écoulait lentement dans les collines de l’Ecosse éternelle. Peut-être aussi parce que je comptais scrupuleusement les heures qui passaient. Autant de petits grains qui tombaient au fond du sablier de Némésis, déesse de la vengeance, que je rêvais d’embrasser sur la bouche. Plus que 8 520 heures et les jokers de mes copains expireront. J’avais donc une année entière pour faire porter de la fonte à mon bras vengeur, préparer des représailles aux petits oignons grillés.

En attendant, ce voyage fut un véritable succès pour mes amis. Vu-San enchaîna les victoires. Ses cul-sec abattirent plus de bons ivrognes écossais que je ne pouvais en dénombrer. Il était prêt à affronter le  champion du monde, Tsar Vodka II, l’ours de Sibérie, ancien colonel de l’Armée rouge, dernier bout d’URSS qui respire encore sur cette terre. Une légende éthylique. Le combat est prévu l’été prochain, dans une des capitales de l’ivrognerie mondiale : Tizi-Ouzou.

Abdenour passa dix  jours les roubignoles, à l’air à appeler les Écossais à la rébellion, relevant son kilt à chaque fois qu’un représentant de l’ordre britannique regardait dans sa direction. Le jour de notre départ, il pleura sur son Écosse bien aimée : « Ce n’est pas moi qui pleure, c’est mes yeux ! », nous dit-il en montant dans l’avion pour Bondy. Une correspondance appuyée avec le vieux Mac Cormick, qui a maintenu Abdenour sur son testament même après avoir desaoulé, lui donne des nouvelles régulières de ses bêtes et des terres familiales.

Quant à moi, si la beauté des Highlands soulagea quelque peu les piqûres de moustiques, 10 jours dont le pays n’ont pas réussi à me faire oublier mon désir de vengeance. Bien au contraire, cette graine a été plantée dans le plus fertile des terreaux pour une vendetta : le cœur d’un Algérien. Dans un an, si Dieu le veut, elle donnera des fruits délicieux.

Hannibal Smith, DRH de l’Agence tous risques, a énoncé une des grandes vérités de ce monde : si on veut faire des explosions avec la vie des méchants, il faut un plan sans accro. Le mien, mûri lors de longues nuits d’insomnies, était à mon image, tout simple. Trois petites choses pouvaient le résumer : un mètre de corde, du sirop pour la toux et une colonie de fourmis rouges. Je désirais  rester dans la thématique : « Violé par la faune locale ». Je tenais aussi beaucoup à recycler un autre aspect de mon calvaire, l’abandon routier en plein désert. Comme je voulais une vengeance bio, faite mains, artisanale et dédicacée, il fallait donc, pour faire tout moi-même, que je me dépucèle.

En trente ans d’existence, je n’ai en effet jamais touché le volant d’une voiture. Quelle importance, j’ai toute une année et une réelle motivation pour avoir le permis de conduire. Une promenade de santé sur le chemin de ma destinée, pensais-je à l’époque, tant de crétins conduisent après tout. Aujourd’hui, 11 mois et 25 jours ont passé depuis mon retour des Highlands. Je viens de fêter ma 120e heure de conduite.

Idir Hocini

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