C’est dans un lieu atypique situé à quelques pas de la place communale de Molenbeek que le comédien et metteur en scène Ben Hamidou a fixé le rendez-vous. La rencontre se déroule dans une sorte de restaurant bio qui navigue entre salon de dégustation et café littéraire. Un choix qui fait sens puisque l’artiste y a présenté l’un de ses spectacles le 29 février.

Ben Hamidou est un artiste connu et reconnu à Molenbeek, constamment arrêté et salué dans les rues animées de la commune par des passants et des commerçants. Né à Oran (Algérie) de parents marocains, l’artiste belge a grandi à Molenbeek. Une commune étiquetée « capitale du djihadisme européen » depuis les attentats de novembre.

Le Bondy Blog : Après les attentats du 13 novembre, Molenbeek-Saint-Jean a été baptisée « terreau du terrorisme européen ». Comment avez-vous vécu la tempête médiatique qui s’est abattue sur votre commune ?

Ben Hamidou : Molenbeek, c’est comme une mère, un père, une sœur pour moi. C’est ma famille et quand on s’attaque à ma famille, ça me fait mal. Je crée tous mes spectacles ici, c’est important. J’ai grandi ici, c’est ma ville d’adoption. Il y a bien sûr des problèmes à Molenbeek. Depuis quelques années, on assiste à un repli identitaire. Je l’ai expliqué dans mon spectacle autobiographique « Saint-Fatima de Molem ». On est rentré dans un islam fast-food, dans la démonstration plus que dans le spirituel. Donc oui, il y a des problèmes à Molenbeek. Mais c’est aussi la commune de Bruxelles avec le terreau associatif le plus riche !

Le vivre-ensemble, l’immigration, les différences culturelles sont des thèmes récurrents dans vos spectacles.  C’est une façon de rire ensemble contre le racisme ?
Je parle de ce que je connais le mieux : ma communauté, mon quartier. L’un des objectifs de mes spectacles, c’est de démonter les clichés sans tomber dans le communautarisme ou le statut de victime. On l’a fait avec la pièce « Sucre, Venin et Fleur d’oranger », jouée par des femmes de Molenbeek dont ça n’était pas du tout le métier. Certaines portaient le voile, d’autres noms. Ça a changé leur vie. On a voulu montrer que c’était possible que des femmes voilées montent sur scène et jouent devant 600 spectateurs. Le théâtre est le meilleur moyen d’ouvrir l’esprit.

On a beaucoup parlé d’identité, en particulier de repli identitaire et de communautarisme en évoquant Molenbeek. Personnellement, vous sentez-vous plus Belge que Marocain ?
Mon identité est multiple. Je suis de ce pays mais je n’oublie pas d’où je viens. Je ne rêve pas en berbère, je rêve en français. Je me sens plus bruxellois et belge, sans rejeter mes origines marocaines. On est d’où on vit. Le Molenbeek de mon enfance est multiculturel, c’était un village. Il y a une trentaine d’années, en Belgique, les immigrés marocains, on les appelait les Maroxellois ! J’en ai fait un seul sur scène. Dans la pièce « Sainte-Fatima de Molem », j’essaye aussi de répondre à cette question : c’est quoi finalement être Belge ? Je ne revendique rien à la Belgique, c’est mon pays. Elle n’a jamais cherché à assimiler ses immigrés. Aujourd’hui, on se retrouve avec des jeunes bruxellois d’origine marocaine qui te disent « Moi, je suis Marocain » avec un fort accent belge ! Le théâtre permet de questionner et de se questionner, mais aussi de discuter. La culture prémunit contre beaucoup de maux, elle peut sauver Molenbeek du communautarisme et du repli identitaire.

Autre sujet d’actualité : le djihadisme. Vous avez joué dans « Djihad », d’Ismaël Saïdi, une pièce comique sur le radicalisme…
C’est l’histoire de trois jeunes Bruxellois qui font face à l’oisiveté de leur vie. Ils décident de partir en Syrie pour combattre aux côtés d’autres djihadistes. Trois mecs simplets qui aiment les jeux vidéo et qui s’ennuient beaucoup, une équipe de bras cassés. La pièce nous rassemble tous sur le ton de l’humour, qui est un catalyseur. On rit, pas en même temps, mais on rit. Le spectacle a été conçu avant l’attentat contre Charlie Hebdo. La STIP (équivalent de la RATP en France) a refusé de mettre l’affiche de la pièce dans les stations de métro. Ce mot, on pouvait à peine le prononcer il y a encore quelques mois. Alors que quand on présentait la pièce, les spectateurs scandaient « djihad ! » avant le spectacle !

Vous répétez actuellement « Invasion », une pièce de théâtre qui porte sur les représentations des immigrés et des étrangers, avec une vingtaine de jeunes. Un choix qui fait écho à l’actualité. Comment vous est venue cette idée ?
J’anime des ateliers théâtre autour de cette pièce avec des jeunes âgés de 15 à 25 ans, un groupe mixte. « Invasion » est une pièce écrite par Jonas Hassen Khemiri, un auteur suédois né d’une mère suédoise et d’un père immigré tunisien. Cette précision s’impose dans la mesure où le sujet des différences culturelles et cultuelles est au cœur de la pièce. Il est aussi et surtout question des malentendus et des clichés qui entravent les bonnes relations entre les différentes communautés et les différentes cultures en Suède, et entre l’Occident et le monde musulman.

Créer du lien avec les jeunes, c’est important pour vous ?
Capital. Je mets la même énergie et les mêmes moyens dans les ateliers que dans mes spectacles pro. L’idée avec les ateliers théâtre, c’est surtout d’échanger avec les jeunes, et de faire rencontrer des jeunes qui viennent d’horizons différents. Tous les mois, je vais au théâtre avec le groupe de la pièce « Invasion », ça crée du lien entre eux et moi et entre eux. L’atelier n’est pas un vaccin anti-terrorisme. Aujourd’hui, certains jeunes nés en Belgique sont attirés par le djihad. 130 jeunes de Molenbeek sont partis en Syrie après ce que j’appelle une islamisation last minute. On n’a rien vu venir. Dans la culture musulmane, les parents ont tendance à surveiller les filles alors les garçons sont considérés comme des hommes alors laissés à l’abandon. De manière générale, dans toutes les cultures, les enfants ne parlent plus avec leurs parents. Ils ont voir ailleurs quand ils n’ont pas de réponse. Dès qu’on perd le contact avec les enfants, c’est la fin.

Leila Khouiel

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