Ils s’étaient dit rendez-vous, mardi, à 18h30, sur les marches de la place des grands hommes.  Leila Shahid, déléguée générale de l’Autorité palestinienne en France, Michel Warschawski, journaliste et militant pacifiste israélien, Stephane Hessel, ancien résistant et auteur du best-seller « Indignez-vous ! », et bien d’autres, réunis place du Panthéon autour d’une foule de sympathisants à quelques pas de l’Ecole normale supérieure. Celle-ci aurait dû accueillir le même jour tout ce beau monde pour une conférence sur le boycott des produits en provenance des colonies israéliennes, mais l’ENS a décidé d’annuler la rencontre après  de vives contestations d’associations juives contre la tenue de ce débat, dont le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France). Officiellement, l’école évoque des questions de sécurité. Du coup, la conférence, ou plutôt la tribune, aura lieu dans la rue.

Sur l’estrade improvisée pour l’occasion, Leila Shahid, se veut positive et voit  dans l’annulation de la rencontre le bon coté des choses : « Aucune salle de l’ENS n’aurait pu accueillir autant de monde. » C’est vrai qu’il y a foule devant le tombeau de Voltaire. Le Parti communiste, les Verts, l’Union syndicale solidaire, le SNES (syndicat enseignant), l’Union juive française pour la paix et la Ligue des droits de l’homme font flotter leurs étendards dans le public. Certains sont là pour soutenir la cause palestinienne et la campagne de boycott des produits israéliens : « La colonisation territoriale passe par la colonisation économique », affirme un militant communiste, d’autres parlent de défendre la liberté d’expression : « Je suis israélienne et  je ne vous donnerai pas mon point de vue sur la question du boycott, mais il me paraît absurde qu’en France, on ne puisse pas débattre sur le sujet », s’indigne une étudiante de l’ENS qui s’était inscrite à la conférence annulée.

Le CRIF en prend pour son grade. Mikhaelle, l’étudiante israélienne, fustige le Conseil représentatif qui « s’octroie le droit de parler au nom de tous les juifs et tous les Israéliens de France ». Leila Shahid crie, elle, à la censure : « Si on ne peut pas débattre dans les universités où est-ce que l’on va débattre ? Dans les synagogues ? Les mosquées ? Les églises ? » Contacté par téléphone, Richard Prasquier, président du CRIF se défend de toute accusation de censure : « Ce sont des calomnies, des diffamations. Je ne suis pas là pour censurer qui que soit. J’ai alerté le ministère et le rectorat sur les anomalies de la rencontre. Celle-ci portait sur le boycott des produits israéliens, un acte illégal, condamné par la loi. Qui plus est, pour un débat, il faut des personnes d’opinions différentes. Hors les participants sont tous connus pour leur hostilité envers Israël. »

Place du Panthéon les intervenants défilent. Après des membres de BDS (Boycott Désinvestissement Sanction) relaxés après des poursuites contre leur campagne, place à la star de la soirée, Stéphane Hessel, dont l’appel à l’indignation s’est vendu à 800 000 exemplaires.  Il critique également la censure qu’il juge avoir subi : « J’étais venu parler de mes voyages à Gaza et en Cisjordanie et de ce que j’ai vu.  On m’a empêché de parler dans mon ancienne école, l’ENS. » Il a bien sûr, lors de son intervention, appelé les gens à s’indigner sur la situation au Proche-Orient.

Dès l’annonce de l’annulation de la rencontre, cinq professeurs, anciens de l’Ecole normale supérieure ont apporté leur soutien à l’ancien ambassadeur et fait part de leur «stupeur et indignation qu’un homme qui a consacré toute sa vie à la liberté se voit ainsi interdit de parole ». Parmi les sympathisants du vieux résistant, quatre étudiants tunisiens, qui sentent bon le jasmin,  arborent fièrement le drapeau de leur pays dans la foule : « On est là pour le symbole, affirme Aïcha. C’est de liberté dont il est question ici et en Tunisie. »

Idir Hocini

Articles liés

  • Le « dégoutage » : bien plus qu’un spleen à l’algérienne

    En Algérie, le phénomène du “dégoutage” persiste depuis des décennies. Le terme existait bien avant le hirak, (révolution pacifique citoyenne algérienne). Parmi la population, les jeunes, mais aussi les personnes âgées vivent ce sentiment qui n’a pas de définition dans le dictionnaire français.

    Par Amina Lahmar
    Le 14/09/2022
  • « Au Canada, deux mondes se croisent et doivent cohabiter » : réflexions sur la Justice restaurative

    Au Canada, les porte-paroles des premières nations se battent contre la surreprésentation des populations autochtones dans les prisons. Face à un système juridique, parfois opposé aux valeurs de ces peuples, les militants se battent pour tenter d'endiguer le phénomène. Adéline Basile, étudiante en droit à l’université d’Ottawa et vice-cheffe de la Première nation Ekuanitshit en fait partie. Interview.

    Par Meline Escrihuela
    Le 20/07/2022
  • A Montréal, errance et identité autochtones

    A Montréal, il n’y a pas de quartier autochtone comme on aurait un Little Italy ou un Chinatown. Mais ceux que l’on appelle « les itinérants » c’est-à-dire les sans-abris dont bon nombre sont autochtones ont un parc où ils se retrouvent : le square Cabot. C'est dans ce lieu emblématique que différentes institutions tentent de répondre à leurs besoins en multipliant les initiatives culturelles et solidaires tout en faisant vivre l’identité autochtone.

    Par Meline Escrihuela
    Le 23/06/2022