Le trajet pour se rendre au bled, c’est 5 aujourd’hui heures maximum porte à porte. Les compagnies aériennes se sont développées à la vitesse de l’éclair. A peine le temps de réserver ton billet, qu’une nouvelle boîte est arrivée sur le marché, dont les prix low-cost défient toute concurrence. Même Easyjet et Ryanair proposent des billets pas chers aller-retour pour le bled. Les parents, dinosaures de l’aventure 504 break dégoulinante de cadeaux en tout genre, d’électroménager à refourguer et de vieux vélos pourris, font désormais la fine bouche. Nos mères, qui deux jours avant le départ à 7 dans la voiture du siècle, devaient se décarcasser pour préparer sandwichs et zerlouk de la tribu, s’offusquent des minuscules plateaux repas qu’on leur sert dans l’avion. La fin d’un temps et l’avènement de la modernité, direz-vous.

Il y a quelques jours, je parlais de cela avec des amis. On se remémorait les départs en fourgon, Peugeot 504 break et autres Renault Espace d’un autre siècle. Pour beaucoup, le réveil à 4 heures du matin, odeur de tchouchouka, d’aubergines grillées et de poulet froid dans les narines, fut un choc psychologique qui a laissé de savoureuses madeleines dans les mémoires. Les yeux encore fermés, la veste mise à l’envers, parce que pas envie de les ouvrir (les yeux), à attendre que la voiture finisse d’être chargée.

Ah oui, le chargement des véhicules, toute une histoire. Je me souviens que voisins et familles des 30 kilomètres à la ronde, étaient réquisitionnés par mon père, soucieux de disposer méthodiquement valises, cartons et sacs en tout genre en occupant rationnellement l’espace à disposition dans le coffre. Les enfants n’avaient pas droit de cité dans ce rituel sacré d’avant départ. C’était une affaire de grands. Chacun des adultes présents pour cette mission de haute importance avait sa tâche attitrée : le préposé à la transmission des valises et autres cartons de 10 kilos chacun, celui chargé de vérifier la bonne disposition des pièces, une personne qui donnait à une autre les fils et autres tendons adéquats.

Le remplissage du coffre et du porte-bagage était peut-être le pire moment que l’on pouvait vivre avant le départ. Moi, je le redoutais plus que tout. Chaque fois, c’était la même chanson : « On prend l’essentiel, le reste, c’est pas la peine », martelaient père et mère en harmonie. Dans le « reste », il fallait entendre nos sacs à main et autres babioles que l’on tentait de cacher entre deux sièges, deux cartons ou deux valises. Au final, on finissait avec une valise à partager à trois et un malheureux sac en bandoulière que l’on gardait précieusement sur nous de peur de se le voir confisquer.

Jamais opération, apparaissant somme toute comme très anodine, n’aura déclenché autant de débats, de prises de becs et de colères froides et parfois chaudes. Le chargement de la voiture était le moment redouté les adultes aussi. Le seul qui avait le dernier mot, comme pour tout, c’était le père : tout devait être chargé et disposé comme lui souhaitait. En y repensant, sa méthode était efficace : en trois heures illico presto, il avait réussi à agencer tels des lego, des dizaines de sacs, valises et cartons d’une famille de 8 personnes en prenant soin de ne rien mettre sur la plage arrière. C’était THE défi.

Aujourd’hui, qui pourrait s’enorgueillir d’un pareil exploit ? Ce rituel, une fois l’an, forment aujourd’hui de bons souvenirs et me manquent un peu. Aujourd’hui, les départs au bled se font en un clic d’ordinateur, numéro de carte visa en guise de passage de douane. Rien de plus. Insipide, sans intérêt. « Arrête tes bêtises, me glisse Sarah, une amie. T’as kiffé, toi, ces queues de dingue à attendre sous une chaleur écrasante que les douaniers espagnols daignent bien faire avancer la foule d’immigrés ? »

J’avoue, ma mémoire sélective a effacé ces épisodes désagréables. Mais merde, le trajet en voiture, les jeux de devinette des plaques d’immatriculation, les veillées durant le trajet à surveiller que rien ne nous sera dérobé, les engueulades sur la musique à écouter. Vous avez oublié ou quoi ?

Nassira El Moaddem

Nassira El Moaddem

Articles liés

  • Le « dégoutage » : bien plus qu’un spleen à l’algérienne

    En Algérie, le phénomène du “dégoutage” persiste depuis des décennies. Le terme existait bien avant le hirak, (révolution pacifique citoyenne algérienne). Parmi la population, les jeunes, mais aussi les personnes âgées vivent ce sentiment qui n’a pas de définition dans le dictionnaire français.

    Par Amina Lahmar
    Le 14/09/2022
  • « Au Canada, deux mondes se croisent et doivent cohabiter » : réflexions sur la Justice restaurative

    Au Canada, les porte-paroles des premières nations se battent contre la surreprésentation des populations autochtones dans les prisons. Face à un système juridique, parfois opposé aux valeurs de ces peuples, les militants se battent pour tenter d'endiguer le phénomène. Adéline Basile, étudiante en droit à l’université d’Ottawa et vice-cheffe de la Première nation Ekuanitshit en fait partie. Interview.

    Par Meline Escrihuela
    Le 20/07/2022
  • A Montréal, errance et identité autochtones

    A Montréal, il n’y a pas de quartier autochtone comme on aurait un Little Italy ou un Chinatown. Mais ceux que l’on appelle « les itinérants » c’est-à-dire les sans-abris dont bon nombre sont autochtones ont un parc où ils se retrouvent : le square Cabot. C'est dans ce lieu emblématique que différentes institutions tentent de répondre à leurs besoins en multipliant les initiatives culturelles et solidaires tout en faisant vivre l’identité autochtone.

    Par Meline Escrihuela
    Le 23/06/2022