En prenant le téléphone, je mourrais d’envie de savoir ce que mon oncle, de sa petite maison du Kef, dans l’ouest tunisien, pensait de l’après-Zine mais aussi des événements en Egypte. A tort ou à raison, les Tunisiens font maintenant office de pionniers parce qu’un jour d’hiver, ils décidèrent de reprendre une liberté dont on les avait injustement spoliés. Le réseau est faible et Oncle Mohamed, ce lundi 7 février, hurle en décrochant son Nokia 3310, comme si ses cris pouvaient combler le millier de kilomètres qui nous sépare, lui là-bas, moi à Poissy.

J’entends du bruit, la maison est pleine. Après les salutations, sa voix rocailleuse prend un ton solennel ; le même qu’il emprunta quand il m’annonça le décès de ma cousine d’un cancer du foie, quelques mois plus tôt. Et puis plus rien. Echec connexion. Dans la foulée, je rappelle. Cette fois-ci, c’est une voix féminine des télécommunications locales qui me demande de renouveler mon appel ultérieurement. Ce type d’accroc arrive souvent. Néanmoins, quelque chose ne va pas, là-bas, dans le quartier populaire de Barnoussa.

Alors que j’enfilais mes chaussures pour prendre d’assaut le taxiphone près de chez moi, un SMS d’un ami : « Il y a des morts au Kef dans des heurts avec la police. Je croyais que c’était terminé pourtant. » Je reste quelques secondes abasourdi. Mes pensées s’entrechoquent et j’oscille entre inquiétude et panique à l’idée que, si tant est que l’information s’avère, un des membres de ma famille soit au nombre des victimes.

Je fonce sur mon ordinateur le téléphone à l’oreille. Sur le moteur de recherche, je tape « Le Kef ». Une confirmation serait horrible mais une absence d’information le serait peut-être encore plus. Les dépêches sont rares mais formelles : 4 morts et des dizaines de blessés. Des manifestants auraient pris d’assaut le commissariat dans l’espoir de faire tomber le chef de la police locale et ce dernier, dans un réflexe bénaliste, aurait ouvert le feu suivi de certains de ses sbires. Il y a peut-être du jasmin dans cette Révolution mais je doute que les corps qui tombent sous les balles dégagent un quelconque parfum, si ce n’est celui du sang et des larmes.

Sur mon bureau, un billet d’avion pour le 8 février. En somme, demain matin. Ma mère a eu vent de l’incident et la voisine, originaire de Sfax, est catégorique : les routes de province ne sont pas sécurisées. Elle en revient. Des pro-Zine aux desseins diaboliques continuent de semer la zizanie tandis que le gouvernement balbutie sa politique, sous la pression d’un peuple qui ne veut pas voir sa révolution lui filer entre les doigts. Ça fait beaucoup. L’hôtesse du service après-vente ne veut rien savoir. Elle n’a reçu aucune consigne particulière concernant les vols vers Tunis. « Je ne vais pas à Tunis, je vais au Kef bon sang, au Kef ! » Le billet ne sera ni modifié, ni remboursé. « Inutile de vous énerver M. Kefi. » Et il n’y aura aucun geste commercial parce qu’un pays où l’état d’urgence et le couvre-feu sont en vigueur, ce n’est pas un cas de force majeure pour les compagnies aériennes. A prendre ou à laisser.

De Tunis, il y un peu moins de 200 kilomètres à parcourir pour rejoindre le Kef. Mon portable sonne au moment où je commence à échafauder un plan de route. Un message d’un « 00216 », l’indicatif tunisien. Un de mes cousins, averti de mon arrivée, me somme de renoncer à mon escapade. « Ici, c’est le chaos. Attends un peu. Ne viens pas, rien ne presse. »

A la télévision tunisienne, libérée du joug (momentanément ?) de la censure, même les journalistes ne semblent pas en savoir plus que nous. Il ne me reste plus qu’à défaire mon sac.

Ramsès Kefi

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