« …Ja, das wäre Super, man erinnert sich, ja, ok…, ok, bis bald. » Il raccroche. La voiture ralentit, nous rentrons dans Jérusalem. « Ah là là, j’espère que ça va marcher, c’était le type d’Arte… » « Ah ouais, super », répond Fred d’une voix presque blanche. Fred Tarride, c’est l’assistante de Dany Cohn-Bendit. Depuis 11 ans, elle l’accompagne de campagne en campagne, et de bataille en bataille. Ce matin par contre, la voix est un peu éteinte, peut-être est-ce la fatigue. Il n’est que 8 heures du matin et après un voyage de nuit, Dany enchaîne depuis trois jours meetings, rencontres et médias entre Tel Aviv, Ramallah et Jérusalem pour essayer de coudre quelque chose sur cette béance du monde entre les Indignés de Tel Aviv et les Palestiniens en quête d’un État.

Le « rêve » de Dany est juste doux-dingue : voir les frontières s’ouvrir entre Israël et la Palestine, enfin reconnue, et imaginer que « d’ici une génération, les gens iront acheter des cigarettes à Tel Aviv, danser à Gaza, et être ivre à Jérusalem ! » Mais qu’importe, il en fait son affaire. C’est même sa marque de fabrique ! Ce rêve, il est venu le raconter des deux côtés du mur. Les profs palestiniens de l’Université d’Al Quds l’ont regardé comme un martien descendu de sa soucoupe. A la veille de l’assaut diplomatique de l’Autorité palestinienne à l’ONU, ils étaient plutôt froids, et même résignés à l’idée que seule l’obtention de la nationalité… israélienne pourrait maintenant les aider ! Quant aux jeunes « Indignés » de Tel Aviv, après l’avoir accueilli en héros révolutionnaire, « oh Dany, donne-nous des conseils, que faire maintenant ? », sont restés stupéfiés quand ils l’ont entendu répéter inlassablement que la question sociale en Israël est intimement liée à la reconnaissance de l’État palestinien, via les budgets de l’armée et de la colonisation. Aux uns, il les a exhorté à tenir leur place, aux autres à regarder les contraintes en face. Dany le rêveur, Dany le briseur de fantasme, les Israéliens et les Palestiniens ont eu droit aux deux. Tous ont fait la moue, mais en tendant l’oreille…

Dans la voiture monospace, ce matin Dany aussi est dans son monde. « C’est Arte, pour mon projet sur le Brésil et la coupe du monde » relance-t-il, les yeux un peu dans le vague, en attendant que quelqu’un d’autre attrape la balle au bond. Je lui demande – Ah oui, c’est ce que tu vas faire après… C’est ça, enfin ça dépend s’ils mettent l’argent sur la table maintenant, reprend-il à voix basse. C’est ça, je vais devenir grand reporter ! Non, je dis ça pour rire… L’idée c’est de raconter à partir de six Brésiliens, hommes et femmes, de différents milieux, le Brésil d’aujourd’hui et la coupe du monde… » La voiture vient de se garer devant la résidence présidentielle. Il est 8h15 et Dany a rendez-vous avec Shimon Peres. Ofer Bronchtein du Forum international pour la paix, le grand manitou de la visite de cette semaine en Israël (avec le chef d’orchestre Birenbaumn c’est le seul israélien à posséder un passeport palestinien !) sort de la voiture avec Fred fumer une cigarette. Aujourd’hui encore, il fait beau ici. Nous sommes le 23 septembre et c’est ce soir que Mahmoud Abbas va faire sa demande de reconnaissance de l’État palestinien au Conseil de sécurité de l’ONU. L’accès à la résidence est barré par un portail en fer, sur le côté deux militaires, une jeune femme et un jeune homme, font la garde. Ils ne sont pas habillés en ninja, comme ceux des check-point, mais en beige militaire et portent juste une arme à la ceinture. Elle nous regarde suspicieusement mais reste assise sur la banquette à pianoter sur son iPhone dont la housse rose fuchsia la rendrait presque sympathique. Lui, après avoir récupéré nos passeports, fait des allers-retours entre nous, sa collègue et la salle de contrôle. Tout cela prend un peu de temps.

Avec Dany, à l’arrière du Van, on continue à papoter sur le Brésil, batucada et budget participatif. C’est si léger qu’on en oublierait le reste, l’attente de la réponse du service de sécurité du président israélien (j’ai quand même un visa presse algérien dans mon passeport !) et même la présence discrète mais attentive de la stagiaire de l’ambassade de France à Tel Aviv. C’est elle qui a fixé le rendez-vous de ce matin, mais si elle est là aujourd’hui c’est surtout parce qu’elle a pour mission d’écrire un télégramme diplomatique (un câble comme on dit maintenant) sur le voyage du parlementaire Cohn-Bendit en Israël !

Finalement, on nous donne le feu vert. A la queue leuleu, nous entrons dans la maisonnette. Comme à l’entrée d’une salle d’embarquement, nous déposons nos affaires sur le tapis roulant et nous passons gentiment sous le portique. Dany Cohn-Bendit, puis Ofer Bronchtein, l’israelo-palestinien, puis Anne-Sophie S., la stagiaire, puis Fred Tarride, l’assistante et enfin, moi, l’intruse. Fred est nerveuse et ça ne loupe pas. Son sac est inspecté au scanner plusieurs fois, elle doit le vider, sortir toutes les pièces de monnaie, etc. Je suis juste derrière elle, alors je fais de même, je vide mes poches. Mais visiblement, c’est Fred qui les intéresse et les trois flics, très calmes au demeurant, ne s’arrêteront qu’une fois trouvé un objet à confisquer : une clé usb qui traînait au fond de son sac. Je passe inaperçue.

Nous traversons alors une cour, Fred et Ofer en profitent pour allumer de nouveau une cigarette. Avant de rentrer dans le bâtiment, j’entends un drôle de bruit qui sort de je ne sais où… Ah oui, de mon sac ! Je plonge ma main dedans et très vite je tombe sur mon petit enregistreur. Il est en position « ON » et émet des bruits insolites de sons enregistrés inopinément du fond de mon sac. Une idée me traverse alors l’esprit : et si j’enregistrais l’échange entre Dany et Shimon Pérès. Mon Dieu, un scoop ! De quoi sûrement changer la face du monde ! Mais je me calme aussitôt en imaginant ce foutu enregistreur se mettre à faire de drôles de bruit pendant l’entretien… Alors, d’un geste net, je pousse le bouton sur « Hold » et je rentre tranquillement dans le bâtiment.

Là, personne pour nous accueillir. Sur la droite des canapés et surtout une série de portraits noirs et blancs de tous les présidents israéliens. Nous nous penchons pour les regarder quand arrive un type à l’allure svelte, le costume légèrement trop étroit, le crane chauve mais le regard doux. Il nous sert la main et presque en s’excusant, explique à Ofer qu’il est le responsable de la sécurité. Anne-Sophie me jette alors des regards de panique, comme si elle réalisait, à l’instant, je ne sais quoi sur moi. Tandis qu’Ofer parle avec le Monsieur sécurité un peu à l’écart, une femme descend l’escalier et demande si nous, les assistantes, nous comptons assister à l’entrevue. « Oui, mais pas de problème, si ça pose le moindre souci, nous attendrons dans la salle d’attente », répond Fred, très professionnelle. La femme fait un rapide aller-retour puis nous invite à la suivre, nous pouvons tous y aller. Nous montons les escaliers et nous traversons un bureau dont le mur de gauche est couvert de photos. Je m’arrête devant celle qui a fait le tour du monde : la célèbre poignée de main entre Shimon Peres et Yasser Arafat accompagnée du sourire crispé de Bill Clinton. Elle est toute petite, dans un modeste cadre en verre et son emplacement, près de la porte, donne l’impression d’être accrochée là pour amuser les visiteurs. Une porte s’ouvre et sans transition, nous sommes invités à entrer dans le bureau.

A tour de rôle, le président israélien, prix Nobel de la paix, nous sert la main. « … ho, ho, you’re accompagnied by very nice women. » Nous, nous asseyons autour d’une table basse, il y a aussi le Monsieur sécurité avec nous. Shimon Peres est habillé en « casual friday », jean raffiné, polo gris clair et il est plutôt détendu en ce 23 septembre. Il s’assoit comme il se doit en bout de table et démarre en guise d’introduction sur la situation dramatique des bébés filles en Chine. Assez vite, Dany le recadre sur l’enjeu du moment : la reconnaissance de l’État palestinien. « You know… » et de sa voix calme et posée, il nous explique combien le monde a changé : « avant chaque peuple, chaque nation était comme un bateau en mer, avec son équipage et son drapeau planté sur le mât. Mais désormais tout le monde est sur le même bateau, chacun dans une cabine et si le bateau tangue tout le monde tangue, et si dans une cabine ça explose, tout le monde est secoué. » Tel un chat bondissant, Dany le coupe : « Oui, mais le problème c’est que les Palestiniens n’ont pas de cabine, il est là le problème ! » Comprenant qu’il ne pourrait pas aller plus loin dans la métaphore, Shimon Peres lâche prise : « C’est vrai, tout le monde veut la paix, mais personne ne veut en payer le prix. » Un coup de sang m’envahit soudain, j’ai envie de l’interrompre à mon tour : mais de qui veut-il parler quand il dit « personne » et quel est ce « prix de la paix » ? Je bous sur place, je crois que je vais prendre feu ou hurler, mais non, je ne dis rien, je n’en ai pas le droit, je me suis présentée au président comme « assistante » de Dany Cohn-Bendit, et non pas comme journaliste. Maudite condition de taupe, j’ai envie de pleurer, mais je me ressaisie, si j’avais assumé ma véritable identité, je ne serais tout simplement pas là !

La discussion s’enchaîne sur le mouvement social en Israël, que Shimon Peres approuve : « Les jeunes se battent pour leur avenir. » Et comme s’il voulait conclure en nous donnant une vérité en or, le président nous livre sa lecture sur l’irréductible incompréhension entre les Palestiniens et les Israéliens. Tout cela serait lié à des imaginaires inconciliables liés à la structure même de leurs langues. « L’hébreu parle soit du passé soit de l’avenir, alors que la langue arabe a pour fonction de magnifier la réalité. Les Arabes, entre eux, ils se comprennent mais… » Avec ça, pas de doute, le conflit peut encore durer une éternité.

Dix minutes avant la fin de l’entretien, Shimon Peres marque une pause puis demande à Dany : « Mais vous, au fait, qu’est-ce que vous faites maintenant ? » Le « maintenant » sonnant étrangement, comme un « depuis mai 68 ». Depuis que nous sommes arrivés en Israël, et même à Ramallah, l’étiquette « Dany the red » lui colle à la peau, peut-être encore plus ici qu’ailleurs. Il en rit souvent, surtout quand les compliments viennent d’un simple employé d’hôtel à Tel Aviv, croisé en sortant de l’ascenseur. Mais là, sans s’émouvoir, Dany explique à Shimon Peres qu’il préside le groupe vert au Parlement Européen, une des trois institutions européennes. « Ah bon, mais vous n’êtes pas socialiste ? » s’étonne le président israélien. La remarque me fait sourire : si même Dany n’arrive pas vraiment à se faire reconnaître…

Sabrina Kassa

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