David Boyle, comment en êtes-vous arrivé à participer à la justice pénale internationale pour juger des crimes des Khmers rouges ? Après avoir exercé comme avocat en droit des affaires en Australie, je suis venu en France en 1993 pour faire une thèse de doctorat où j’ai étudié les rapports entre le Cambodge et les Nations Unies. En 1997, le gouvernement Cambodgien sollicitait l’assistance de l’Organisation des Nations-Unies (ONU) pour mettre en place un tribunal pénal international destiné à juger les hauts responsables du régime khmer rouge. Cela a abouti à la création en 2006 de chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens. Ces juridictions ont pour particularité de compter à la fois des juges cambodgiens, en majorité, et des juges étrangers. J’ai alors été recruté par les Nations Unies pour travailler à la mise en œuvre de la justice pénale internationale au Cambodge.

Pourriez-vous nous décrire votre mission et ses difficultés ?

Ma mission consistait à assister le juge d’instruction pour recueillir les preuves qui serviraient par la suite à juger les responsables des crimes commis par les Khmers rouges. Notre équipe était composée de juristes et aussi d’enquêteurs, pour partie de nationalité étrangère et pour partie cambodgiens. Je peux dire que cette mixité s’est avérée au final bénéfique, même s’il a fallu du temps pour créer une relation de confiance entre nous tous, avec la solidarité qui va avec.

Quelles sont les personnes poursuivies dans le cadre des chambres extraordinaires ?

Dès la création des chambres extraordinaires, il a été décidé par le gouvernement Cambodgien en accord avec les Nations Unies, que la compétence de ces chambres serait limitée aux seuls dirigeants du régime khmer rouge. Plus précisément, le budget accordé par les Nations Unies pour le fonctionnement de cette justice pénale internationale a été calculé pour l’organisation du procès de 10 personnes. Il s’agit donc d’une œuvre symbolique. En conséquence, lorsque la mission du tribunal spécial sera terminée, ce sera au gouvernement cambodgien de décider s’il élargit le cercle des personnes poursuivies pour crimes contre l’humanité.

A ce jour, une personne a été jugée, quatre devraient l’être en juin 2011, et cinq autres affaires sont encore en cours d’instruction. L’affaire jugée en juillet 2010 est celle de « Duch », le chef du camp de sécurité de Phnom Penh, S21, qui servait à purger les cadres khmers suspectés de dévier de la ligne fixée par le régime. Sur les 18 000 personnes passées par ce camp, seules 7 ont survécu et 3 sont toujours en vie. Lors de son audition devant le tribunal, Duch a exprimé des regrets et demandé pardon aux familles des victimes. Il a accepté sa responsabilité tout en disant qu’il n’avait pas le choix. A la question « étais-tu obligé de tuer les enfants ? », l’accusé a répondu que « la vengeance est un plat qui se mange froid », et qu’il fallait donc éliminer les familles entières pour éviter les représailles futures. A l’issue de son procès, Duch a été condamné pour crime contre l’humanité et crime de guerre et puni d’une peine de prison de 35 ans. Il a fait appel de sa condamnation.

Vous étiez présent lors du procès de Duch. Quel a été le ressenti du peuple cambodgien face à cet événement ?

Ce ressenti a été variable. Pour certains cambodgiens, le jugement des Khmers rouges est fondamental pour la mémoire et pour la réconciliation nationale. Ils espèrent que le tribunal fera ressortir la vérité, parce qu’ils estiment que jusque là il y a eu beaucoup d’instrumentalisation notamment en raison de la guerre froide. Pour d’autres, il serait temps de passer à autre chose et de ne pas remuer le couteau dans la plaie. Ce sont les mêmes qui se sentent éloignés de cette justice en ce qu’elle ne juge que des dirigeants qu’ils ne connaissaient pas, alors qu’ils connaissent très bien le bourreau local à l’origine de la mort de membres de leur famille et qui habite parfois encore tout près de chez eux.

On a pu ressentir un vrai élan de la part de la population. Pendant le procès de Duch qui a duré 3 mois, pas moins de 31 000 personnes ont pu assister au procès. Les cambodgiens pouvaient appeler le tribunal de toute part, on allait alors les chercher en bus pour les conduire à l’audience, après être passés par le centre de sécurité dirigé par Duch, devenu depuis 1979 un « Musée du génocide ». A cette occasion, ces cambodgiens ont pris conscience qu’un tel centre, où étaient exterminés non pas la population générale, mais les Khmers rouges eux-mêmes, relevait de la réalité et non pas d’une manipulation venue de l’étranger et notamment des vietnamiens.

Quel premier bilan pourriez-vous tirer de l’action du tribunal spécial pour les Khmers rouges ?

Juger des personnes pour crimes contre l’humanité plus de 30 ans après que les faits ont été commis demande une volonté extraordinaire de la part de acteurs de la justice internationale, qu’il s’agisse des historiens, des juristes, des psychologues et des gens de tous bords. Par ailleurs, l’expérience cambodgienne est intéressante en ce qu’elle a fait entrer les victimes dans les prétoires en tant que parties civiles, chose qui n’existait pas jusque là devant les juridictions pénales internationales. L’énergie de ces victimes est extraordinaire et elles en ont besoin notamment parce qu’elles doivent trouver les moyens de payer leurs avocats, souvent par le biais d’ONG, alors que les avocats des personnes accusées de crimes sont payés sur le budget du tribunal. Enfin, une fois la mission des chambres extraordinaires terminée, on peut espérer que l’élan national qui en sera résulté, conduira le gouvernement Cambodgien à continuer le travail de mémoire, y compris au besoin, en faisant juger d’autres Khmers rouges au-delà des 10 responsables actuellement poursuivis.

Propos recueillis par Laurent Bonnefoy

Le témoignage de la mère de Prostih : Ma-mere-dans-l’enfer-des-camps-khmers-rouges

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