David Gustave est-il le nouveau Barack Obama britannique comme s’interroge une page de fans sur Facebook ? Ce qui est sûr, c’est le survivorship, l’instinct de survie qui a fait de David Gustave, le nouvel homme qu’il est à 44 ans. Récemment diplômé de l’Université d’Oxford, après avoir repris des études sur le tard à la suite d’une épreuve personnelle, ce métis à la carrure d’athlète et au regard serein a l’impression d’avoir survécu à tous les déterminismes sociaux.

Mi-août, il se livre avec enthousiasme dans un bar branché au pied de la Tate Modern alors que le calme est revenu dans cette Albion meurtrie par ses émeutes incendiaires. « Je viens de Peckham, au sud de Londres. Dans mon enfance, j’ai connu toutes les exclusions. Ma mère est une immigrée irlandaise blanche et mon père un immigré antillais noir. J’ai vu des gens refuser de louer un appartement à ma mère parce qu’elle avait épousé un Noir. J’ai subi le racisme moi-même et j’ai souvent dû me défendre à coups de poings dans ce quartier working class à la sale réputation et très violent. Aujourd’hui, pourtant, même si je suis très souvent contrôlé – bien plus que si j’étais blanc –, chaque fois que je rentre à Londres, je suis tellement heureux. A mon retour d’un récent voyage au Brésil où j’ai visité des favelas, je me suis dit que j’avais de la chance d’avoir grandi dans ce pays et que j’étais très fier d’être britannique. »

Pourtant certains coins du Royaume de sa Majesté sont loin d’être des beds of roses comme le prouvent les récents événements. Travailleur social auprès de l’ONG Kids Company qui vient en aide à plus 14 000 jeunes Londoniens, il sait les difficultés que rencontrent les plus pauvres dans son pays. « Les gens qui ont perdu leur maison ou leur magasin pendant les émeutes souffrent en ce moment. Qui ne souffrirait pas de voir son bien partir en fumée ? Mais pour moi, ceux qui ont participé aux émeutes souffrent aussi. Il y a de la douleur des deux côtés. Rien qu’à Londres 630000 enfants vivent au-dessous du seuil de pauvreté et un tiers des enfants de ce pays sont élevés dans un foyer monoparental. Nous avons également le plus haut taux d’Europe d’adolescents qui deviennent parents. Et le niveau d’inégalités n’a jamais été aussi important au Royaume-Uni. Toutes ces données devraient tous nous faire réfléchir… Car qui pourrait nous faire croire que ces émeutes sont déconnectées de la situation sociale et économique ? »

Pour David, les dernières émeutes ne sont pas non plus tellement différentes de celles qui avaient eu lieu dans les années 80. Seule une caractéristique semble avoir changé. Le profil des participants, qui est multiculturel. « Nous venons de vivre les premières émeutes post-raciales de Grande-Bretagne. Même si certains ont du mal à l’admettre, le multiculturalisme est un fait et une réalité dans notre pays. Ce n’était plus des Noirs ou des Blancs contre la police mais des gens d’un même quartier quelle que soit leur origine ou leur couleur contre la police. Pour moi, nous avons assisté à la naissance d’un nationalism of neighbourhood (un nationalisme de quartier). »

Et la violence fait partie du panorama de ce nationalism of neighbourhood. « La violence des quartiers dont parlent David Cameron, Nick Clegg ou Ed Miliband (respectivement premier ministre, chef du Lib-Dem, chef des travaillistes, ndlr) dans leurs discours politiques, ils ne l’ont jamais connu personnellement. Ils ne peuvent pas imaginer ce que c’est que vivre dans ces endroits. D’après une étude, en Grande-Bretagne, la moitié des gamins qui passe au tribunal pour avoir utilisé la violence contre autrui ont eux-mêmes été soit battus, victimes d’agression ou violés au cours de leur vie. Moi, avec tout ce que j’ai vécu dans mon enfance qui a été difficile, avec mon physique, j’aurais pu choisir la violence comme moyen d’expression ou de défense mais j’ai pris un autre chemin. Et beaucoup des jeunes qu’on reçoit à Kids Company choisissent le même chemin que moi : celui de sortir de sa condition et de tourner le dos à la violence. Mais ce n’est pas si facile quand elle rode autour de vous en permanence. Moi j’ai survécu et j’ai trouvé la ressource de reprendre mes études à Oxford tout en travaillant comme gardien de nuit mais cette force, tout le monde ne l’aura pas. Je suis une « anormalité » et je pense qu’il faut aider ceux qui veulent s’en sortir sans y parvenir, en trouvant une réponse politique. »

Selon David, ce qu’il manque surtout aux jeunes des quartiers défavorisés, c’est de l’amour et de l’attention dans l’environnement d’hostilité où ils grandissent. « La très grande majorité des jeunes qui franchissent la porte de Kids Company ne retourne jamais en prison car ils trouvent un endroit où ils sont écoutés, où ils ne sont pas jugés quelles que soient les conneries qu’ils ont faites avant : un lieu où ils peuvent se reconstruire et tenter de bâtir un projet professionnel. 97% de ces jeunes viennent vers nous volontairement. Mais il reste tous les autres qui ont aussi besoin de notre attention. Pour moi, la compassion, c’est tout sauf de la faiblesse. »

David Gustave qui a aussi trouvé la foi religieuse à Oxford pendant qu’il réussissait brillamment ses études d’Histoire sait qu’il appartient désormais à l’élite de son pays et qu’il pourrait gagner beaucoup plus d’argent en occupant d’autres fonctions plus lucratives. Pourtant, actuellement, le seul gros chèque qui l’intéresse, c’est celui d’un montant de 5000 Livres sterling qu’il tente de rassembler pour que dix jeunes partent construire une clinique en Afrique.

« Travailler auprès des jeunes m’apporte tellement. Ils m’inspirent. Et puis c’est quoi réussir sa vie ? Moi je suis un Black de presque 45 balais qui a eu une enfance difficile dans un quartier pauvre de Londres et je suis maintenant diplômé d’Oxford ! Je suis une personne complexe. L’an dernier, j’ai posé pour le GQ britannique et été désigné comme un des hommes les plus prometteurs de mon pays. Pourtant ce n’est pas ça qui compte vraiment pour moi. Courir avec des gamins qui avant appartenaient à un gang et qui s’en sont sortis pour relever le défi de participer au marathon avec moi : Ça, c’est plus important que de passer à la télé ou d’avoir le portefeuille le plus garni possible… »

Le respect des jeunes et de ses pairs : la plus gratifiante des récompenses pour le plus célèbre des travailleurs sociaux d’Angleterre. Et on ne peut s’empêcher de comparer. David Gustave œuvre pour le bien des plus défavorisés de sa communauté ? Exactement comme le fit il y a quelques années dans un quartier pauvre de Chicago, avant de réussir en politique, un certain… Barack Obama.

Sandrine Dionys (de retour de Londres)

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