Il y a encore un mois, la simple idée d’envisager une manifestation contre le régime relevait de l’utopie. Hier, en voyant tous ces Tunisiens marcher à l’unisson contre la dictature, bravant la répression avec un courage extraordinaire, j’ai ressenti un immense soulagement. Comme dans les épisodes de Walker Texas Rangers, les mauvais finissent toujours par payer. Ben Ali a pris la fuite, comme un voleur de poules, signant au passage un décret qui devait permettre à Mohamed Ghannouchi, son bras droit, de prendre la relève. Jusqu’au bout, il se sera donc moqué de ses compatriotes.

Dans tous les médias, il fait la Une : c’est le seul président arabe à s’être fait « congédié » par son propre peuple. Lui le sait très certainement, et d’autres aussi le savent, cette révolution tunisienne fera des émules chez les voisins. Autrement dit, les autocrates arabes sont prévenus. A Djeddah, en Arabie Saoudite, l’ex-patron n’est pas si dépaysé. D’un palais, il passe à un autre parce que même déchu, il reste richissime. Mais il doit l’avoir mauvaise. Il s’est aperçu, trop tard, qu’il n’avait pas d’amis parmi ceux qui chantaient ses louanges. La France lui a même fait l’affront de le refouler tandis que Barack Obama saluait le courage du peuple tunisien. Difficile d’être plus clair.

Sur le terrain, le chaos continue. Si la priorité est bien évidemment la restauration de l’ordre, les symboles du régime déchu et de son clan mafieux continuent de subir la vindicte populaire. Ce matin, l’hypermarché Géant à Tunis a été pillé. Ni la police, ni l’armée n’ont d’ailleurs riposté. Des rumeurs font état de milices pro Ben Ali qui auraient décidé de venger leur chef.  D’autres rapportent que des détenus de droit commun sèment la pagaille pour étrenner leur (double) liberté retrouvée. Aucun pays ne peut supporter le chaos. Donc, plus que jamais, la Tunisie a besoin d’union. Elle a l’avantage de pouvoir construire sur des bases solides. L’ex-raïs était un despote mais son bilan n’est pas totalement négatif : il laisse derrière lui un pays civilisé et très organisé, qui doit maintenant se tourner vers l’avenir.

Dans soixante jours au plus, il y aura des élections. Un laps de temps forcément trop court. D’une part, l’opposition était clandestine, ce qui la rend méconnue pour beaucoup de Tunisiens. D’autre part, un projet concret nécessite une réflexion de fond, qui doit prendre en compte l’ensemble des problématiques auxquelles est confronté le pays ; et pas seulement le chômage.  Enfin, les Tunisiens doivent prendre la mesure de cet élan démocratique, eux qui n’ont connu que les affres de la dictature. Les prochaines heures vont être décisives. D’ailleurs, Fouad Mebazzaa (président du parlement) vient de remplacer Mohamed Ghannouchi au poste de président intérimaire. En Tunisie, tout va décidément très vite.

R. Kelam

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