« Le Burkina Faso, c’est à côté de la Chine ? », demande la déléguée chinoise qui essaie visiblement de comprendre en quoi ce pays peut être un allié intéressant. Première leçon de relations internationales : localiser les pays sur un planisphère, ou au moins les attribuer à un continent. Les élèves de première et de terminale des lycées Fénelon (Paris VIe), Olympe de Gouges (Noisy-le-Sec), Gaston Bachelard (Chelles) et Maurice Eliot (Épinay-sur-Seine) ont répondu présents à l’invitation du groupe d’étudiants en 4e année à Sciences-Po.

Ces derniers se sont inspirés de la déclaration d’indépendance du Kosovo pour simuler une crise. « La partie nord de la ville de Mitrovica ainsi que la région serbe du nord du Kosovo font sécession du Kosovo et demandent leur rattachement à la Serbie », peut-on lire sur les documents distribués en début de séance aux délégations des quinze pays présents. L’objectif de la séance est de faire connaître le fonctionnement du Conseil de sécurité de l’ONU par un exercice grandeur nature. Rendez-vous à l’amphithéâtre Émile Boutmy de la prestigieuse école.

De simples lycéens, les jeunes adultes deviennent en une après-midi porte-parole de la Belgique, du Panama ou de la Fédération de Russie. Ils arborent fièrement le badge de leur pays à l’effigie de l’ONU. Réda, élève de terminale au lycée Gaston Bachelard de Chelles, a presque convaincu ses camarades de se prononcer contre les velléités séparatistes serbes de la zone nord du Kosovo. Mais la raison, dictée par la voix de Magali étudiante à Sciences-Po, les ramène à la réalité des enjeux politiques : « Si la Belgique soutient les indépendantistes à l’étranger, elle va se heurter à des montées de nationalisme sur son propre territoire. Ce pays est confronté à des tensions internes entre Wallons et Flamands. Il ne peut décemment pas se prononcer en faveur des sécessionnistes serbes au Kosovo, ni en leur défaveur d’ailleurs », expose-t-elle simplement. « C’est pas grave, on sera des révolutionnaires belges ! », plaisante Réda sans grande conviction. Deuxième enseignement : en relations internationales, la situation interne du pays influence indéniablement son positionnement en politique étrangère.

Le premier caucus prend fin. Le défilé des représentants se poursuit au pupitre. Angélique, de la Fédération de Russie, lève la main pour demander une motion pour un autre caucus de vingt minutes. Rejetée. Elle revient à la charge quelques minutes plus tard. Rejetée de nouveau. Qu’à cela ne tienne, elle obtient gain de cause à l’unanimité à la troisième tentative et part à la chasse des pays à convaincre de rester neutres. Troisième et quatrième chapitres : persévérer pour faire entendre ses positions et allonger les temps de discussions pour épuiser ses adversaires.

Les discussions vont bon train, les élèves ont quitté leur table pour se mêler aux autres participants, pour les convaincre d’adopter leur position. De timides lycéens n’articulant pas plus de quatre phrases pour exposer leur avis, ces jeunes se sont transformés en brillants orateurs pour défendre becs et ongles les intérêts de leur nouvelle patrie. Marine du Panama s’est dite moins apeurée de prendre la parole la seconde fois : « J’avais la voix qui tremblait à la fin, ça s’est entendu ? », s’inquiétait-elle après son premier passage devant l’assemblée. Nesrine et Dorianne, ses acolytes d’un jour, la rassurent : « Mais non, t’as assuré ! » Toutes les trois m’exposent clairement les raisons pour lesquelles le Panama doit rester neutre. Les efforts de leur tutrice sont visibles. Cinquième précepte : savoir s’exprimer clairement requiert une confiance en soi et une connaissance de ses dossiers.

Les étudiants de master aussi ont beaucoup appris de ces échanges. Ils déclarent unanimement « prendre plaisir à voir les lycéens s’investir dans la défense de leur position et se muer en véritable défenseur de leur pays ». « Le défi c’est aussi de produire des documents très synthétiques et didactiques, sur le fonctionnement du Conseil de sécurité et les situations de chaque pays », ajoute Vera, référente pour la Belgique. Nedra sourit comme une enfant en admiration devant « ces lycéens qui sont peut-être un peu plus naïfs et plus optimistes que nous. Ils nous redonnent confiance en l’ONU et nous apportent une certaine fraîcheur qu’on perd quand on a le nez dans les bouquins et qu’on accepte le fonctionnement des institutions internationales ».

Emmanuel, le chef du projet, a dirigé la séance d’une main de maître, répétant inlassablement les conditions de vote et appelant tour à tour les pays à présenter leur position. Il lit le projet de résolution rédigé par l’ensemble des délégations, le soumet au vote et distribue à chacun un diplôme pour le remercier et le féliciter de sa participation à l’atelier. Pour lui, « ce projet a une valeur pédagogique et une dimension humaine très importantes. L’aspect professionnel devient en réalité secondaire, quand on constate qu’on a pu éveiller une curiosité chez ces jeunes », confie-t-il.

Il est 16h45, l’heure pour chacun de regagner son monde, avec dans la tête comme un vent d’espérance et le souvenir d’un après-midi à l’ONU, façon Sciences-Po.

Bouchra Zeroual

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