Un avion, 116 passagers, une disparition. A bord de ce vol : 51 français, 27 burkinabè, 6 espagnols, 6 algériens, 8 libanais, 5 canadiens, 4 allemands, 2 luxembourgeois, 1 malien, 1 belge, 1 camerounais, 1 nigérian, 1 égyptien, 1 ukrainien, 1 suisse. Des nationalités sans visages. Et pourtant.

Je le connais bien ce vol Air Algérie qui part tard le soir pour arriver au matin. Parce qu’il est moins cher. Parce qu’il fait escale à Alger. Parce que c’est ça ou Royal Air Maroc. Sinon Brussels Airlines ou Air France, si on a un peu plus de moyens.

Je le connais bien cet aéroport de Ouagadougou. Il y fait chaud. Il y a du monde. C’est l’aller-retour vers l’extérieur. Le lieu des au revoir. Celui où on s’embrasse, où l’on se sert la main, où l’on se souhaite « Bon voyage » et où l’on se dit « A bientôt ».

Je le connais bien ce passage. Celui où l’on enregistre sa valise. Où l’on passe les douanes avec son passeport. Où l’on patiente dans la salle d’attente en regardant dans les vitrines les derniers cadeaux à acheter.

Je la connais bien cette salle d’attente. Ses chaises en fer. La piste qu’on observe de l’autre côté de la vitre. Le choc climatique qu’on s’apprête à affronter. Il y a ceux qui voyagent en tongs et ceux qui ont déjà prévu la tenue d’arrivée. Il y a des couples et des familles, des célibataires et des enfants, des gens qui partent en voyage et d’autres qui rentrent pour de bon.

Je la connais bien cette navette qui nous mène à la passerelle. Elle ne fait que quelques mètres. Puis l’on gravit les marches. On jette un regard à l’asphalte. On respire une dernière fois cet air. Puis on salue l’hôtesse et on cherche son siège.

Je le connais bien ce rituel. Durant lequel on charge son bagage à main dans la cabine. Durant lequel on attache sa ceinture. Durant lequel on regarde par la fenêtre. Durant lequel les hôtesses bombardent le cockpit de spray anti-moustique.

Je les connais ces annonces d’avant-décollage. Ces explications de sécurité. Ce comptage des passagers et cette vérification du dossier, de la tablette, de la ceinture bien attachée.

Je le connais bien ce démarrage. L’avion qui fait un tour. Les moteurs et les hélices qui vrombissent. La machine qui prend son élan. Et le décollage.

Je connais tout ça. Mais le stress de l’avion qui s’agite, de l’alarme qui se met à sonner, des passagers qui s’accrochent à l’accoudoir et des hôtesses paniquées, je ne connais pas.

Dans ce vol AH5017, il y avait un camerounais et un malien. Lorenzo Mbiahou et Bakary Diallo. Eux aussi, je les connais.

Ils venaient de se former à l’écriture documentaire à Bobo-Dioulasso, la seconde ville du Burkina Faso, avec AfricaDoc. Ils venaient de passer treize jours au pays et de poster une multitude de photos sur Facebook. L’un s’était formé à CinéDoc à Annecy, l’autre au Fresnoy à Roubaix.

Tous les deux avaient à peine la trentaine. Tous les deux étaient talentueux. Tous les deux s’apprêtaient à faire carrière dans le cinéma. Tous les deux avaient été primés en festivals. Tous les deux venaient de pitcher leur nouveau projet. Tous les deux ont dû embrasser des gens et leur dire au revoir. Tous les deux étaient attendus à l’arrivée. L’un d’entre eux avait même une femme et de jeunes enfants. Tous les deux étaient rayonnants. Mais tous les deux sont aujourd’hui portés disparus. Comme cet avion. Et les 114 passagers qui les accompagnaient.

Claire Diao

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