Souvenez-vous, en février dernier, nous avions écrit un article relatant le périple en mer de jeunes Tunisiens, Abdallah, Nacer, Sofiane, et de bien d’autres. Ils avaient atteint l’île italienne de Lampedusa. Dans cet article, ils disaient leurs espoirs, leur intention de venir en France, et leurs familles restées en Tunisie se faisaient un sang d’encre peur eux. Six mois plus tard nous les avons retrouvés, à Paris. Abdallah, lui, n’est pas allé plus loin que l’Italie, où il a de la famille. Il loge chez elle et travaille dans un restaurant.

Mon cousin Ali, âgé de 27 ans, et mon autre cousin Tarek, 25 ans, sont donc désormais à Paris. Tarek possédait un taxiphone en Tunisie. Ils ont mis cinq jours pour atteindre Lampedusa en raison d’une mauvaise mer. Une fois arrivés à Paris, tous deux ont trouvé de la famille pour les héberger. Chacun habite chez son oncle respectif et tous deux viennent de temps en temps nous rendre visite, à Bondy (93)

Le cas de Tarek est problématique car son père, qui est le frère de mon père, refuse de parler avec nous. En effet, ne pouvant accueillir Tarek à la maison par manque de place et par souci d’équité vis-à-vis de mes autres cousins, nous avons dû lui faire comprendre qu’il ne pourrait rester et qu’il devrait trouver autre part où aller, chose que Tarek et son père refusent d’accepter. Mes autres cousins sont à Meaux (77) où vit une communauté tunisienne originaire de Gabès, ville dont ils viennent également.

Avec l’aide financière et humanitaire de la mosquée de la ville et de la communauté tunisienne de Meaux, ils ont pu récolter assez d’argent, de vêtements ainsi que de la nourriture et un logement, ce qui leur garantit des conditions de vie décentes. Le loyer, d’une valeur de 700 euros, a pu être payé grâce aux cotisations et aux envois d’argent de la famille. Ils ont aussi les moyens de se nourrir et de se vêtir. Le propriétaire du logement, de Gabès aussi, a bien voulu le leur mettre à disposition, durant son absence. Toutefois, très enthousiastes, voire trop enthousiastes, ils ont transgressé certains codes imposés par le proprio, notamment ne pas consommer d’alcool, ne pas squatter le hall de l’immeuble et ne pas faire de bruit. Des consignes qu’ils n’ont pas suivies.

Les voisins, à bout, ont posé un ultimatum au gardien : soit il les expulse, soit eux portent plainte. Il n’a donc pas eu d’autre choix que de les expulser. Mais ils ont pu trouver un autre logement, encore grâce à la mosquée. Et comme dans la situation précédente, le propriétaire était en vacances au moment où ils s’y sont installés. Le propriétaire revenu, ils on dû chercher un lieu pour se loger. Certains ont trouvé de la famille. Ça n’a pas été le cas pour d’autres, tel Helni, qui n’a pas de famille en France. Il a dû dormir dehors. Ne supportant plus cette situation, il a préféré retourner en Tunisie. Il a demandé de l’aide au consulat de Tunisie qui a accepté de lui accorder une aide au retour. Après Helni, d’autres ont suivi car leur situation s’est dégradée. Comme lui, ils se sont adressés au consulat.

Nacer a choisi de rester en France et a trouvé un logement chez mon oncle, à Meaux. Une partie de la famille étant en vacances, il peut profiter des chambres libres. Nacer a demandé à ma mère de lui prêter de l’argent en lui promettant que ses parents le lui rendront lorsqu’elle sera partie à son tour en vacances en Tunisie. Il lui a demandé également si elle pouvait lui trouver un travail par piston et une femme pour qu’elle lui facilite l’obtention des papiers français.

Il n’est pas le seul à s’inscrire dans ce schéma : Ali, Sofiane et Tarek réclament la même chose croyant que tout est facile. Lorsque ma mère leur a répondu qu’elle ne pouvait rien faire pour eux, tous ont tourné le dos à ma mère et au reste de ma famille. Et leurs parents les ont soutenus face à « nous ».

De l’eau a coulé sous les ponts, et la communication s’est rétablie depuis. Nous découvrons, stupéfaits, que beaucoup de ceux qui étaient repartis en Tunisie, sont revenus en France. Sassy (que nous avions présenté dans le premier article) a déniché un travail un jour par semaine sur un marché, il gagne 20 euros symboliques. Il est le seul à avoir trouvé un job. Les autres sont à la peine. En effet, leur statut de clandestins leur pose problème. Du coup, ils passent des journées entières devant la télé. Pour les familles qui les hébergent, la situation devient compliquée, car les clandestins ne peuvent pas participer au paiement du loyer, ni aux dépenses alimentaires. De plus, les propriétaires sont souvent des chômeurs ou des personnes retraitées qui ont déjà des enfants à charge. Par honte, ils n’osent pas les mettre à la rue.

Tout repose donc sur le dos des hôtes. Certains de ces cousins commencent à se sentir de trop. C’est pourquoi ils préfèrent passer la journée dehors dans les cafés ou dans les squares. D’autres se contentent de vendre des lots de chaussettes probablement volés mais la police vient souvent tout ramasser. Ceux qui ne veulent pas retourner en Tunisie vadrouillent près de la porte de la Villette et dorment sans draps, ni couverture.

Lorsqu’on leur demande pourquoi ils restent en France, ils donnent comme argument : « Parce que nous avons vu des amis à nous partir en France et revenir quelques années plus tard avec une femme, une voiture et un logement, bref, ayant réussi, alors pourquoi pas nous ? » Ils ajoutent : « Nous n’avons pas fait tout ça pour rien, on ne va pas baisser les bras en quelques mois, on doit rassembler l’argent pour payer les passeurs. Sachant que là-bas rien n’a changé à ce jour, il n’y a toujours pas de travail, comment va-t-on faire pour les rembourser ? »

Yamina Jarboua

Photo : Sylvain Liechti, mars 2011, Lampedusa

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