Ils sont les premiers concernés par les débats actuels sur le Brexit. Français expatriés en Angleterre, nos témoins ne paraissent pourtant pas hantés par le spectre du départ du Royaume-Uni de l’Union européenne. « Pour être honnête, je n’y pense pas trop, nous dit Pauline, 21 ans, étudiante en music business à Londres. Toutes les unes parlent de ça, c’est assez redondant, on tourne un peu en rond donc j’ai arrêté d’y prêter attention. » Sa grande sœur, Clémentine, est responsable d’un salon de thé dans la capitale anglaise. Elle s’y est installée en mai 2018, alors que le Brexit était voté depuis près de deux ans : « Ça m’apparaissait tellement comme une décision inapplicable que j’avais l’impression et l’espoir qu’il ne se ferait pas… »

Mais ce relatif détachement ne vaut pas pour tout le monde. « Mes amis et ma famille en France sont font du souci pour moi, ils me posent beaucoup de questions », reconnaît par exemple Pauline. A Londres aussi, certains vivent mal la période. « Je travaille près du lycée français et beaucoup de mes clients sont français, explique Clémentine. Leur vie est ici, ils habitent là depuis plusieurs années et, contrairement à moi, ils sont très préoccupés et inquiets quant à leur avenir. »

Vu de Londres, le vote de juin 2016 paraît assez difficile à comprendre. « Londres accueille tellement d’étrangers et notamment d’Européens qu’ils font partie du fonctionnement de la ville, c’est donc difficile ici d’envisager une sortie de l’UE, avoue Clémentine. Mais je pense que ce que les gens pensent globalement ici, à Londres, n’est pas très représentatif de ce que les gens peuvent penser ailleurs au Royaume-Uni. » Jean, qui est à Londres depuis près de neuf ans, n’avait « pas spécialement » vu venir le résultat du référendum : « Mon milieu de travail et les cercles de ma vie privée sont pro-Union, maintenant que j’y pense. »

Des avocats qui viennent rassurer les employés à la pause déj’

Employé du milieu du cinéma, l’homme de 33 ans reconnaît que le Brexit a suscité chez lui « de la consternation, de la colère puis pas mal de doutes ». Des sentiments qui se sont transformés en actes chez certains de ses collègues : « Dans mon industrie, plus de 30% des effectifs viennent de l’Union européenne, et seulement 40% des gens sont anglais. Avec de l’expérience, il est assez facile de s’installer au Canada (Montréal ou Vancouver) mais également en Nouvelle-Zélande. Certaines personnes sont parties là-bas dans les 3 années passées depuis le vote ‘Leave’. Le résultat du référendum a été la goutte d’eau de trop. »

Toujours est-il que chacun a dû s’adapter et préparer la nouvelle donne. Préparer autant que possible, en réalité, au vu du flou qui règne sur les conditions de la sortie de l’UE. « Je me suis posé beaucoup de question par rapport à ma scolarité, reconnaît Pauline. Est-ce que mes frais vont augmenter ? Vais-je avoir besoin d’un visa pour étudier ? Mon université nous a rassurés dès octobre sur le sujet des frais d’inscription. Les frais ne changeront pas sur mes trois ans étant donné que j’ai commencé mes études avec le prix « citoyen européen ». Mais eux-mêmes ne savent pas trop comment ça se passera au niveau des droits, des visas… »  

Dans l’entreprise de Jean, il y a eu « un torrent inévitable de questions » liées au Brexit : « Nos employeurs ont fait venir à plusieurs reprises, sur les heures du midi, des avocats spécialistes en droit des étrangers et de l’immigration. L’objectif était de répondre à toutes ces questions. On nous tient aussi régulièrement au courant des avancées des négociations. »

Si ça devient trop compliqué, je n’hésiterai pas à rentrer

Les entreprises, elles aussi, craignent pour la suite. « Nos employeurs se sont plaints au gouvernement en expliquant que le Brexit rendait les choses plus compliquées pour le recrutement, l’attractivité et la pérennité de leurs activités, poursuit-il.  Leur vivier était principalement européen car il était plus facile de s’installer en Angleterre qu’à Montréal, Vancouver, Los Angeles, San Francisco ou Singapour. Désormais, les gens vont se dire ‘Pourquoi ne pas essayer ailleurs, dans ces conditions ?’. Surtout que Montréal est francophone, donc cela risque d’attirer davantage les Français. »

En attendant l’issue politique, nos expatriés sont dans l’expectative. « J’espère comme beaucoup de personne qu’il y aura un second référendum mais je ne me fais pas trop d’illusions », glisse Pauline. Sa grande sœur dit attendre « de voir comment ça va s’organiser » tout en ouvrant une porte : « Si ça devient trop compliqué, je n’hésiterai pas à rentrer à France… ou à partir ailleurs. » Jean, lui, compte profiter de ces six années passées à Londres. « J’envisage de prendre la nationalité britannique, même si je n’en ai pas envie, explique-t-il. Il y a aussi des réflexions plutôt philosophiques sur le long terme : faut-il acheter, investir et travailler à Londres ? »

Témoignages recueillis par Eugénie COSTA

Crédit photo : Pedro Szekely, Flickr

Articles liés

  • Le « dégoutage » : bien plus qu’un spleen à l’algérienne

    En Algérie, le phénomène du “dégoutage” persiste depuis des décennies. Le terme existait bien avant le hirak, (révolution pacifique citoyenne algérienne). Parmi la population, les jeunes, mais aussi les personnes âgées vivent ce sentiment qui n’a pas de définition dans le dictionnaire français.

    Par Amina Lahmar
    Le 14/09/2022
  • « Au Canada, deux mondes se croisent et doivent cohabiter » : réflexions sur la Justice restaurative

    Au Canada, les porte-paroles des premières nations se battent contre la surreprésentation des populations autochtones dans les prisons. Face à un système juridique, parfois opposé aux valeurs de ces peuples, les militants se battent pour tenter d'endiguer le phénomène. Adéline Basile, étudiante en droit à l’université d’Ottawa et vice-cheffe de la Première nation Ekuanitshit en fait partie. Interview.

    Par Meline Escrihuela
    Le 20/07/2022
  • A Montréal, errance et identité autochtones

    A Montréal, il n’y a pas de quartier autochtone comme on aurait un Little Italy ou un Chinatown. Mais ceux que l’on appelle « les itinérants » c’est-à-dire les sans-abris dont bon nombre sont autochtones ont un parc où ils se retrouvent : le square Cabot. C'est dans ce lieu emblématique que différentes institutions tentent de répondre à leurs besoins en multipliant les initiatives culturelles et solidaires tout en faisant vivre l’identité autochtone.

    Par Meline Escrihuela
    Le 23/06/2022