Un peu plus de deux ans après le soulèvement qui a conduit à la fuite du clan Ben Ali, la Tunisie a renoué avec l’extrême violence. Mercredi dernier, Chokri Belaïd, l’une des figures de l’opposition de la gauche laïque, a été abattu devant son domicile tunisois.

Un tournant dans la révolution et, plus largement, dans l’Histoire du pays : si des hommes politiques ont été persécutés et même « liquidés » par le passé, les Tunisiens n’avaient jamais encore été confrontés à un tel modus-operandi. Sitôt la nouvelle de son décès confirmée, ses proches, ainsi que des représentants politiques et des journalistes locaux, ont accusé Ennahdha, le parti islamiste au pouvoir-qui avait récolté environ 40% des suffrages lors des élections d’octobre 2011. S’ils ne sont pas en mesure à ce stade de l’enquête de lui imputer l’assassinat- le crime peut profiter à pas mal de monde-, ils dénoncent sa posture ambivalente, qui aurait ouvert la voie à cette tragédie. D’un côté, son engagement dans le processus démocratique, de l’autre, sa bienveillance à l’égard des franges les plus radicales de son camp, qui seraient, entre autres, impliquées dans l’intimidation d’opposants un peu trop bavards.

La disparition tragique de Chokri Belaïd intervient dans un contexte très compliqué en Tunisie. Au-delà d’une conjoncture économique vacillante-héritée de Ben Ali, qui se gardait bien de divulguer des chiffres fiables-, celle-ci met en lumière une crise politique qui dure depuis déjà des mois. Rumeurs de démissions de hauts dirigeants, remaniements ministériels avortés, flou autour de la nouvelle constitution et des nouvelles élections : la « Troïka »-les islamistes gouvernent avec le CPR et Ettakatol, deux formations de gauche-est dans l’impasse et renvoie au peuple un sentiment d’impuissance.

La semaine dernière, Hamadi Jebali, le premier ministre islamiste, a annoncé sa décision de confier le gouvernement à des technocrates apolitiques, qui géreraient les affaires courantes du pays, jusqu’à la tenue de législatives, puis de présidentielles dans le courant de l’année. Refus catégorique de son parti, qui déplore une initiative unilatérale.  Celui-ci, qui ne peut plus masquer les clivages à l’intérieur même de ses rangs, entre les pragmatiques, comme Jebali- qui menace de démissionner de son poste s’il ne parvient pas à remanier en profondeur le gouvernement- et l’aile la plus conservatrice, représentée par le fondateur du mouvement, Rached Ghannouchi, qui cherche de plus en plus à asseoir sa mainmise sur l’Etat.

Confusion dans l’opposition, toujours morcelée, qui soutient dans l’ensemble l’initiative de Jebali, mais qui ne semblerait pas contre un gouvernement d’union nationale, sans la tutelle d’Ennahdha, qu’elle n’estime plus légitime en dépit de sa victoire aux élections. Autrement dit, un pataquès, qui masque en réalité un énorme et inquiétant vide politique.

Vendredi dernier, les Tunisiens ont décidé de réinvestir la rue. Ils étaient des dizaines de milliers à Tunis, pour assister aux obsèques de Chokri Belaïd, alors même qu’une grève générale avait été décrétée par l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), le syndicat le plus puissant du pays.

Une ambiance de 14 janvier, qui témoigne d‘une prise de conscience des tunisiens et d’un ras-le-bol latent, mais dont personne ne peut néanmoins pas totalement se réjouir : ainsi, il suffirait de peu pour que la situation ne dégénère. La semaine dernière, un policier a été tué à la suite de heurts avec des manifestants à Tunis. Les pillages se multiplient dans le pays, tandis qu’il n’est pas exclu que des bandes, politisées ou pas, ne profitent des tensions pour semer le chaos. Une certitude néanmoins : en dépit du pessimisme ambiant et de voix de plus en plus audibles qui évoquent le passé avec nostalgie, la Tunisie se porte mieux sans Ben Ali et le clan Trabelsi. Elle n’est ni abrutie, ni devenue fondamentaliste en deux ans-  contrairement à ce que les déclarations de Manuel Valls laissent sous-entendre.

Elle solde les factures de l’ancien régime et avance, doucement,  parce qu’elle revient des affres d’une dictature menteuse, vicieuse et destructrice, qui laisse forcément des traces. Elle apprend la démocratie, à son rythme et « dégagera » tous les représentants indignes d’elle, qu’ils soient islamiste ou laïcs, barbus ou rasés de près, communistes ou libéraux.  Elle est encore inexpérimentée, mais déjà bien assez rodée pour refuser la sournoiserie et l’arbitraire.

Chokri Belaïd œuvrait pour la liberté et la justice. Sa ténacité et son courage étaient exemplaires. Il en a perdu la vie, mais sa disparition ne sera pas vaine, parce que l’héritage de son combat sera l’une des pierres angulaires de la Tunisie nouvelle.

Ramsès Kefi

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