Fin août dans le Quartier de Gracià à Barcelone, écrasée par la chaleur. Une légère brise se lève et fait sursauter des drapeaux aux couleurs rouge et or devant fenêtres et balcons. Et ils sont nombreux à virevolter dans l’air caniculaire : plusieurs par façades parfois. Sont-ils les stigmates de la victoire de la « Selección », l’équipe de football espagnole qui a triomphé en Afrique du Sud ? Pas du tout. D’ailleurs dans ce quartier-ci en particulier, impossible de trouver un drapeau représentant les armoiries de l’Etat Espagnol aux fenêtres des appartements…

Pourtant ces étendards aux lignes horizontales rouges et jaunes sont bien les témoins d’une mobilisation collective qui a eu lieu le même week-end que la victoire de l’Espagne en coupe du monde. Le 10 juillet 2010, une foule de catalans s’est rendue à une manifestation gigantesque avec un drapeau de la Catalogne à la main… Mais quoi ou qui a provoqué cette terrible bronca ? Qui a bien pu mobiliser plus d’1 million de personnes -sur les 7,5 millions que compte la Région- pour qu’elles sortent la capitale catalane de sa torpeur estivale et crient leur rage en cette veille de finale de coupe du Monde ? Qui ?

Quelques Messieurs assis placidement dans leur fauteuil. Certes, pas n’importe lesquels : ceux du Tribunal Constitutionnel Espagnol, qui a annulé le 9 juillet dernier, une partie du statut d’autonomie de la Catalogne, adopté par 75% des votants (participation de 51%), le 18 juin 2006 lors d’un référendum légal et autorisé. Le Tribunal a récusé dans son jugement, le nouveau statut, l’Estatut, qui selon la haute juridiction est non conforme à la Constitution espagnole sur plusieurs points, comme la notion de Nation catalane ou sur la justice autonome par exemple. Et ça, beaucoup de catalans ne l’ont pas supporté…

Un jeune chef d’entreprise ne décolère pas : « A cause de leur censure, les gens sont en train de se radicaliser ! Même mon père qui a toujours été défenseur du fonctionnement actuel, à savoir en faveur de la Communauté Autonome de Catalogne rattachée au pouvoir central espagnol commence à en avoir ras-le-bol. Lors de cette manif, pour la première fois, j’ai aperçu des amis, nés ici mais de parents espagnols, brandir un drapeau catalan. Du jamais vu auparavant! ». Car même pour beaucoup de ceux qui ne militent pas pour une Catalogne indépendante, Madrid est allée trop loin cette-fois-ci. Et une brèche s’est ouverte pour les indépendantistes.

Le lendemain de la manifestation, la sélection bat la Hollande et devient championne du monde de football. Pour beaucoup d’observateurs étrangers, l’équipe de Vicente del Bosque composée de nombreux joueurs catalans du Barça apparaît comme le symbole d’un pays unifié. Pourtant, en discutant avec des barcelonais, croisés ici et là, la fête qui a suivi la victoire des « campeones » n’a pas suffit à effacer l’amertume causée par la censure de leur « Estatut » d’autonomie. Pour certains même, ce fut difficile de voir la “Selección” gagner : « Entendre Viva España ! dans la rue, ça rappelle de trop mauvais souvenirs ! Ceux de la dictature franquiste… A l’époque, parler catalan était interdit ! » explique cette linguiste pétillante, qui n’était pas née en 1975, à la mort de Franco, mais qui pense que les plaies issues de cette période de répression sont encore bien vivaces chez beaucoup de ses compatriotes…

Et outre les séquelles de l’Histoire, la défiance et l’incompréhension entre Catalans et Espagnols semblent se renforcer un peu plus chaque jour. « Les corridas sont interdites depuis 1991 aux Iles Canaries mais personne n’en a parlé. Evidemment, quand c’est la Catalogne qui veut faire la même chose, là, c’est le scandale… Et puis à la base, ce sont les écologistes qui sont à l’origine de cette mesure et non les indépendantistes catalans comme d’aucuns le laissent croire à Madrid… » renchérit-elle.

Et pour beaucoup, la Catalogne s’en sortirait beaucoup mieux si elle levait et gérait elle-même ses impôts. Un autre linguiste, lui aussi proche de la mouvance indépendantiste, argumente chiffres à l’appui : « Selon le “principio de ordinalidad”, la Catalogne est la quatrième région la plus riche d’Espagne en terme de revenu brut par habitant mais avec l’argent qu’elle reverse à l’Etat Espagnol via ses impôts pour le principe de solidarité avec les autres Régions autonomes, la Catalogne se retrouve en onzième position pour le revenu net par habitant, ce qui la place derrière Ceuta (la ville espagnole enclavée au Maroc). » Et avec la crise économique qui sévit depuis deux ans, ces arguments fiscalistes font de plus en plus mouche auprès de la population locale…

Un sentiment d’incompréhension mutuelle donc entre Espagnols et Catalans qui semble se renforcer un peu plus chaque jour sur fond, désormais, de crise économique. La prochaine échéance électorale qui renouvèlera le Parlement autonome catalan cet automne sera un test pour mesurer l’impact réel dans l’opinion de cette censure du Tribunal Constitutionnel. Certains pensent que les indépendantistes, minoritaires jusqu’à présent dans le camaïeu des sensibilités identitaires catalanes, vont gagner du terrain. Reste à attendre le verdict des urnes pour savoir si les drapeaux rouge et or frappés de l’étoile bleue des indépendantistes finiront à Barcelone par occulter de plus en plus, ceux aux couleurs de l’Espagne, arborés lors de sa victoire en coupe du monde de football…

Sandrine Dionys

Sandrine Dionys

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