Madrid. Dans l’artère principale de la ville, Gran Vía, madrilènes et touristes flânent en regardant les vitrines. Plusieurs africains ont installé leurs étals sur les trottoirs de cette rue commerçante, vendant lunettes de soleil et sacs à main, ceintures et autres objets touristiques. Sur la voie d’en face, la police patrouille. Un échange de regards et les vendeurs, visages tendus, soulèvent des cordes de leurs étals, astucieuse technique pour plier bagage en moins d’une minute. La voiture de police allume ses gyrophares et fait demi-tour. Les vendeurs se mettent à courir parmi les passants.

Sac sur l’épaule, ils sourient, épiant cette voiture qui recule au pas pour mieux les chasser. Lorsqu’elle redémarre, le groupe fait demi-tour et se réinstalle au même endroit comme si de rien n’était. À la manière des Roms chassés par Manuel Valls qui reconstruisent leurs camps à proximité.

Alors que les Hôpitaux de Paris songent à faire casquer les étrangers fortunés au prix fort, le Ministère de la Santé espagnol a décidé de priver les sans-papiers d’aide gratuite aux soins. Depuis le 1er septembre, les étrangers sans permis de résidence doivent cotiser à la Sécurité Sociale espagnole à raison de 710,40 euros par an pour les moins de 65 ans, 1864,80 euros pour les plus âgés. Décriée par le Partido Socialista Obrero Espanol (PSOE) d’opposition, cette réforme permettra à chacune des dix communautés autonomes qui l’ont acceptée (sept ont refusé) de faire ce qu’elles veulent de leurs sans-papiers. Visant à limiter le « tourisme sanitaire », cette décision a très vite insurgé les médecins espagnols et n’a pu démarrer dans les temps puisque les conseillers n’ont pas reçu les données nécessaires de l’Instituto Nacional de la Seguridad Social (INSS).

Du fait de l’augmentation de la TVA au 1er septembre (de 5,5% à 10% voire 21% selon les secteurs), la crise espagnole s’accentue. Dernièrement, l’agence américaine Standard & Poor’s a fait basculer la note de la Catalogne de triple B à double B. Depuis son passage à droite en décembre 2011 – le pays était gouverné par la gauche depuis 2004 – les restrictions budgétaires se durcissent. Dans les rues, nombreux sont les édifices où des affiches « A vendre »  sont placardées. Sur le bord de mer, ce sont beaucoup de Russes, de Belges ou de Français qui investissent dans l’immobilier. Et quelques Espagnols, comme Aurelina et Manuel, jeunes retraités qui ont racheté à bas prix un appartement que les propriétaires ne pouvaient plus payer.

Leur fils Luis, 32 ans, est professeur à l’école d’art de Ciudad Real. Sa compagne Maribel, 33 ans, est professeur de dessin. Ensemble depuis dix ans, ils étaient promis à un avenir confortable si ce n’est que Luis est titulaire et que Maribel ne l’est pas. Depuis la rentrée, la jeune femme pointe au chômage. « Cela fait dix ans que j’enseigne, raconte-t-elle. D’habitude mes contrats allaient de septembre à septembre et j’étais payée l’été. Cette année, mon contrat a expiré en juin et je dois attendre que l’on m’appelle pour un remplacement. Je ne pourrais pas prendre un autre travail sinon on me radiera de l’Education Nationale ».

Grâce au Service Publico de Empleo Estatal (SEPE), Maribel touchera la moitié de son salaire pendant six mois puis le quart durant un an et demi. « C’est une situation très inconfortable, enrage Luis. Il y a eu 1700 personnes en moins dans l’Education de 2011 à 2012. Les classes uniques ont été fermées, le transport des écoliers et les livres sont maintenant à la charge des familles. Cette année, j’aurai deux heures de travail supplémentaire et beaucoup plus d’élèves. Mais comme les gens ne comptent pas le temps que les professeurs passent à préparer leurs cours, ils ont la sensation que passer de 18 à 20 heures, ce n’est pas un grand sacrifice ».

Alors, pour se changer les idées, les foules continuent de se masser devant les matchs de football. Le 1er septembre, les supporters de l’Atlético de Madrid se sont réunis sur une place de la capitale pour célébrer leur victoire sur Chelsea. Les bandes de leur tee-shirt blanc et rouge rappelaient un peu celles des chiffres négatifs du CAC 40. Mais qu’importe. Là où l’économie déprime, le sport euphorise. Et c’est tant mieux ainsi.

Claire Diao

Crédits photo : Luis Arquero Calvo

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