Arrivé jeudi matin à l’aéroport, Salif est plus chanceux que Yanis. Ce dernier a dormi sur place, au quatrième étage du terminal sud d’Orly et se dit prêt à « faire Koh-Lanta l’année prochaine ». Les yeux gonflés et rougis à cause de sa mauvaise nuit de sommeil, il a fait un rêve étrange qu’il raconte à son compagnon de galère : « Un volcan algérien entrait en éruption dans mon quartier et crachait des pépins de raisins. » Salif éclate de rire et souligne qu’il n’y a pas de volcans en Algérie, « peut-être des volcans endormis… comme la compagnie Air Arnaque », plaisante-t-il. Même s’il a vu au JT que les avions n’étaient pas prêts de décoller, il est venu quand même, comme des centaines d’autres ici.

Originaire de la région d’Oran, il doit rejoindre ses parents et ses sœurs partis au mois de juin, en bateau. Son cousin germain se marie dans moins d’une semaine. « Je n’ai jamais pris l’avion. Tous les ans c’est ambiance voyage en voiture avec toute la smala. » Mais cette année il a fait une entorse au règlement. « J’avais des examens de rattrapage à passer à la fac. C’est peut-être un signe du destin, qui sait, le Bon Dieu essaie sûrement de me dire de ne pas prendre l’avion », ironise Salif, qui chantonne à l’adresse d’un de ses voisins le refrain de Reda Taliani, « Ya l’babor ya mon amour, kherejni min la misère ! » (Bateau, mon amour, sors-moi de cette misère !)

Yanis charrie : « En fait Salif a une peur bleue de l’avion. Il doit être le seul dans cette aérogare à kiffer secrètement cette grève ! » La grève justement, ils en discutent. En débattent même. Les deux compères s’interrogent sur le motif des personnels en grève. Salif s’étonne : « Si j’ai bien compris ils réclament quelque chose comme une augmentation de 102% de salaire. 102% de salaire, c’est des oufs ! » Yanis, moins critique, trouve cette grève légitime. Son billet lui a coûté 518 euros : « Ils se font des milliards avec leurs billets hors de prix, la moindre de choses c’est de payer correctement ses employés, faut pas déconner. »

Il y a toutefois une chose sur laquelle les deux amis sont d’accord, c’est la médiatisation de l’affaire, en Une des journaux. Le jour d’avant, Yanis était étonné de voir toutes ces caméras, « presque aussi nombreuses que les passagers cloués au sol », exagère le jeune homme. Salif lui, qui était encore chez lui la veille devant son écran de télé, se demande pourquoi toutes les chaînes ont diffusé des images de l’aéroport d’Orly, alors qu’à Roissy Charles-de-Gaulle de nombreux vols ont aussi été annulés.

Les écrans d’affichage s’actualisent de temps en temps. Yanis tourne machinalement la tête pour y jeter un œil, histoire de. Pour passer le temps, il navigue sur son iPhone dernière génération doté de l’Internet 3G. Il partage la dernière blague qui circule en ligne, sur les réseaux sociaux : « Claude Guéant, alité, dit qu’il ne comprend pas pourquoi Air Algérie retarde le départ de ces étrangers algériens»

Hanane Kaddour

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