Ma chambre luxueuse avec télé câblée, wifi, et… lavabo, n’est qu’un doux souvenir. On m’a mis à la porte de mon confortable petit logis. Impossible de reprendre une deuxième nuit. On m’annonce au matin que tout est complet. L’hôtel voisin, idem, et celui du bout de la rue, pareil. Les pensions, les chambres d’hôtes, tout est plein, il doit y avoir un festival ou quelque chose comme ça en ville. A force de fouiner, j’ai néanmoins pu dénicher une place dans une auberge de jeunesse : une coquette petite chambre à l’allure spartiate. Un lit, de la pierre et comme à Lacédémone, on vit en caserne : lits superposés, quatre en tout, mais pas cher la couche, et petit déjeuner de coyote inclus. J’ai signé pour la semaine. Pour ma première nuit péloponnésienne, j’ai partagé mon opéra (je ronfle) avec un Allemand aux yeux gonflés. La deuxième avec Camara. Prévenu sur ma tendance à provoquer le gonflement oculaire de mes camarades de chambrée, il m’assure qu’il en a vu, et surtout entendu, beaucoup d’autres.

On fait connaissance : « Quelle origine ? », me demande-t-il. Je réponds : « Français », sans réfléchir. « Non, ça je sais, l’autre. » « Algérien », dis-je. Ma réponse ne lui suffit pas, c’est un initié : « Algérien ah ! Et de quelle région ?» Ma berbérité enfin dévoilée, il se livre: « Je connais bien la Kabylie ! J’ai joué à Bejaia, c’est très beau et la mentalité des gens est super. Moi je suis guinéen et tunisien ». Il a « joué », il est « noir », c’est donc un musicien. « C’est quoi le nom de ton groupe de musique ? » Il me sourit devant un si magnifique cliché. « Non. Je suis joueur de foot, j’ai été prêté un an à Lausanne ». Camara, ce n’est pas n’importe qui, il joue en semi-pro à l’OM. Grèce, Espagne, Turquie, équipe nationale de Guinée… Le ballon rond lui a fait incroyablement voir du pays. « La dernière fois, on a joué contre l’Algérie, pour la coupe d’Afrique. Vous êtes de très bons techniciens mais vous n’avez vraiment aucun physique, on a gagné chez vous ». C’est la réputation des Fennecs: « Dix pompes, un tour de stade et ils sont crevés », a un jour dit Monsieur Sandjak, sélectionneur un temps de l’équipe d’Algérie.

Camara a manqué son avion et son rendez-vous avec l’entraîneur de Lausanne, équipe qui évolue en D2, c’est ce qui l’a conduit a partagé cette chambre d’hoplites avec moi. Cet athlète de 25 ans côtoie les big names du club phocéen. « Les grands joueurs de l’OM ? C’est des amis ! Mais tu sais, on est tous des grands joueurs, c’est juste que certains sont un jour mis en lumière ». Camara est une heureuse rencontre, il est d’excellente compagnie et il connaît Tazmalt ! Mon village du bled, qu’il a visité pendant ses deux années passées à jouer en Algérie. Surprenant, car Tazmalt a un profil ville de Far West. « Mais à l’époque, vos villages, c’était des capitales, pour moi ».

Nos deux autres compagnons de chambre nous rejoignent, un Allemand et un Chinois à qui j’ai pris son lit visiblement, mais qui me le cède gentiment, malgré mon insistance. La conversation avec Camara continue un bon moment, des manières des Algérois à sa carrière, en passant par mon stage à L’Hebdo. On se souhaite mutuellement toute la réussite du monde à Lausanne. Demain lui a entraînement, moi réunion de rédaction.

Idir Hocini (Lausanne)

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