A quelques centaines de mètres de côtes de la petite île italienne de Lampedusa, une embarcation transportant plus de 500 migrants, a fait naufrage, le jeudi 3 octobre au matin. Les secours ont repris la recherche des corps et le bilan s’alourdit de jours en jours.

La semaine précédant le 4 octobre, près de 500 personnes ont eu un sentiment commun. Un sentiment partagé, celui de la peur. D’autres sont venus s’entrechoquer dans leurs âmes, l’espoir. Puis l’hésitation. Chassée assez vite. Elle n’était pas la bienvenue. Et puis, hésiter entre quoi ? La peste et le choléra ? Un périple, de plusieurs nuits, autant de jours, d’innombrables heures semblables à l’enfer, alors qu’on a le sentiment d’orchestrer une descente dans les ténèbres depuis toujours ? Le choix a été fait, vite fait.

Et puis, l’incertitude. Grandissante, nourrie par ce que l’on entend, ce qui se murmure… « A ce qu’il paraît, il y en a qui n’en reviennent pas… ». Sans doute que quelques heures avant leurs cauchemars, les voyageurs maudits n’étaient sûrs de rien. Partir ? Pour l’incertitude d’un paradis hypothétiquement atteignable, oui, mais l’espoir subsiste chez ceux qui n’ont plus rien à perdre. De revenir ? Encore moins. Ou alors si, par la force et sous les cris des garde-côtes, qui, peut-être, les auraient intercepté, braquant des lampes torche et hurlant dans un langage incompréhensible sur cette masse de personnes qui recroquevillés sous la peur, ne formait qu’un seul être. Ces quelques 500 personnes y ont pensé à cette option, c’est sûr, mais comme le reste de leurs émotions, ils ont préféré les chasser de leur esprit. Ils ne leur restait que le courage.

Alors, les jours qui ont précédé ce 4 octobre, ils ont plié bagage. Rien de très sérieux, 2, 3 vêtements chauds pliés dans un pagne, un morceau de pain, surement, quelques billets dans les sous-vêtements pour payer le passeur, sans doute, une photo, un souvenir et tous ces sentiments et ces ressentiments… Une visite à la famille, « Bonne chance, puisse Dieu vous guider dans votre route », des bénédictions lancées le cœur lourd, car on ne sait jamais quand on les reverra, puis quelques prières.

Le manque de sommeil n’a pas facilité leur voyage, les mères veillent depuis quelques nuits maintenant, comment se reposer face à l’attente d’une odyssée articulée entre toutes ces émotions ? Cette nuit là, dans une embarcation de 15 mètres, quelques 500 personnes ont pris place. Ces gens-là, pour la plupart, venaient d’Érythrée et de Somalie.

Ils partageaient les mêmes sentiments et une même origine : la corne de l’Afrique, berceau de l’humanité qui s’est incarnée en Charon. Comment évoluer dans un contexte de guerre, de famine, de peur ? Comment avoir foi en l’avenir, élever ses enfants dignement, ne pas espérer leur offrir un futur meilleur lorsque l’on sait que le paradis se trouve de l’autre côté d’un rivage et qu’il n’est qu’histoire de courage et surtout d’opportunité ?

Cette nuit-là, l’ironie du sort a côtoyé l’ironie de la faucheuse, qui a appliqué un prix de gros. Des femmes portant la vie, transportant la mort, des enfants à l’aube de leur vie, des enfants à la seconde de leur mort, des hommes désespérés sont montés dans cette embarcation moite et précaire. Funeste barque, dont les flammes ont ravagé le squelette de cette embarcation bancale et coulante. La panique se propage, comme la peste et le choléra, et à défaut de mesures de sécurité, ils ont employé la méthode radicale.

Une couverture brulée pour donner l’alerte, de la fumée noire qui s’échappe et c’est l’embarcation entière qui s’embrase sous le chant funèbre de la faucheuse. Ultime sursaut de survie est de se jeter dans la mer sombre, froide, se jeter à corps perdu, littéralement. Au moins 300 personnes ont péri dans cette tragédie, la plus meurtrière. Le bateau gît à plus de 40 mètres sous l’eau emportant la mémoire de visages anonymes, dont l’espoir d’une vie meilleure ne résonne que dans l’écho des profondeurs insalubres.

Hadjila Moualek

 

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