Il est n’est pas désagréable de tomber, le long de la route de Dakar à Saint-Louis, sur une Orangina glacée. Mais quelques gorgées plus tard, le regard du voyageur parcourt, perplexe, les rayons de la boutique de la station service Elton. Pas un seul produit sénégalais en vue ! Le vendeur hausse les épaules. « On doit en avoir quelques uns, dit-il, mais je ne sais pas où ». La seule solution est de se livrer à un inventaire rapide de la centaine de produits proposés. Sur le rayon du fond, les cornichons Delicias sont espagnols, tout comme les champignons Diamante. Les olives vertes Ouchka sont marocaines, le maïs doux Hardy est français, les haricots verts Coin Fleuri sont même de Vaulx-Vraucourt, dans le Pas-de-Calais, et les oignons blancs Martins de Vitrolles-en-Provence, mais l’emballage spécifie qu’il s’agit d’un produit d’importation. Peut-être du Sénégal ?

À droite, les produits cosmétiques sont plus exotiques, à part le gel douche espagnol Fa for Lady. L’insecticide Stop Radikal semble turc, les rasoirs Gillette sont égyptiens et les parfums Marquis de France et Love Song Paris sont chinois. Ils coûtent autant que les cornichons Delicias (2000 CFA, 3 euros). Pour découvrir un premier produit sénégalais, il faut s’accroupir, écarter de la mortadelle de poulet danoise Al-Maha, du ketchup portugais Heinz et de la mayonnaise Amora produite en France par Unilever pour mettre la main sur les piments Safia, dans un emballage artisanal qui donne un numéro de téléphone à Dakar. Hélas, plus loin, l’huile végétale Cristal est marocaine, le lait concentré Jego est emballé au Pérou, le lait en poudre Nido de Nestlé vient des Pays-Bas alors que le mélange lait et blé Cérélac de la même multinationale est fabriqué au Ghana. Les cafés instantanés ne font pas mieux : le Samba est brésilien, le Venus est grec et le Nescafé classic ivoirien. Quel choc, tout de même, de tomber au Sénégal sur du couscous italien Martini et des tranches d’ananas brisé Royal Umbrella de Thaïlande !

L’industrie laitière nationale s’en sort mieux, avec du lait et du yaourt sucré Jaboot, même si les marques françaises Bridel et Président occupent plus de place dans les rayons. Phénomène similaire pour les jus de fruits. Il y a bien une marque locale, Présséa, dont les emballages sont ornés d’un petit drapeau national et de la fière devise « un progrès sénégalais ». Mais il est plus cher que son concurrent espagnol Mocitos et même que le jus de mangue égyptien Juicy Up. Les pâtisseries, elles, ne laissent aucune chance aux producteurs sénégalais. Les importations les plus proches viennent du Maroc (madeleines Al-Jammal), les autres d’Italie (une dizaine de marques), de Croatie (biscuits Tempo) voire de Colombie (biscuits Ponky). Quant aux glaces (une dizaines de modèles) elles sont fabriquées aux Canaries. Et la station elle-même ? Elton Oil Company a été créé en 2000 par des investisseurs 100% sénégalais, dans un paysage dominé par Total et Shell. Sur leur site web, ils affirment « assumer pleinement notre rôle de citoyenneté économique ».

Serge Michel, Dakar

Articles liés

  • Bamako vu de Paris : le regard de la diaspora sur la junte au pouvoir

    Le Mali est au centre de l’actualité internationale. Accusations de crimes de guerre en lien avec les milices Wagner ; restrictions de la liberté de la presse ; fin de l’opération Barkhane, la junte militaire au pouvoir est largement décriée. Les injonctions de la communauté internationale afin que le pays organise des élections démocratiques se multiplient. Mais quel regard les Maliens de la diaspora, très présents en France, portent-ils sur les mutations politiques de leur pays ?

    Par Rémi Barbet
    Le 09/05/2022
  • Ukraine : la fuite des exilés africains à la marge

    Depuis le début de l'attaque de l'armée russe en Ukraine, étudiants étrangers et expatriés de longue date ont pris la route de l'exil, avalés par le basculement de l'invasion russe. Des ressortissants africains ont documenté et témoigné sur les réseaux sociaux de pratiques ségrégationnistes de la part des autorités ukrainiennes, dans un pays qu'ils chérissent pourtant. Témoignages.

    Par Meline Escrihuela
    Le 02/03/2022
  • Malgré le mépris européen, la CAN a bien lieu

    La 33ème édition de la Coupe d'Afrique des Nations (CAN) 2022 a débuté au Cameroun le 9 janvier dernier. Pendant des semaines, la CAN a été sujette à des rumeurs de report ou d’annulation. La FIFA et certains clubs européens ont souhaité jusqu’au bout gâcher la fête du football africain, en invoquant des arguments jugés méprisants voire racistes à l’encontre de l’Afrique. Décryptage.

    Par Mokrane Smaili
    Le 10/01/2022