Houria est une enfant du Sud, de Marseille. Houria sourit tout le temps. Chez elle, le bonheur, c’est un travail d’équipe ; ses yeux clairs et sa voix douce accompagnent son sourire coloré.  Il faut la voir parler de l’Egypte, de son appartement au Caire, de ses voisins, de la bonté des Egyptiens, de leur chaleur. L’Egypte, on l’aime ou on la quitte. Très vite. Houria décide d’y rester. Encore quelques mois. Un peu comme lorsque l’on reprend une-toute-petite-part-de-gâteau-au-chocolat-trop-bon.

Du dimanche au jeudi,  Houria se rend à l’atelier où elle est styliste. Elle prend le métro sur la place Tahrir. « Juste deux stations, dans le wagon réservé aux femmes parce que c’est plus tranquille pour une étrangère. » Combien de mendiants et d’infirmes croise-t-elle sur son trajet ? Combien de cireurs de chaussures ? Combien de bus surchargés qui ne prennent même plus la peine de s’arrêter ? « On finit même par ne plus voir la misère car c’est aussi ça l’Egypte. »

En toile de fond, un président indéboulonnable, un état d’urgence qui s’éternise, une démocratie en panne, des inégalités sociales, une crise du logement, des humiliations au quotidien. Ceux qui connaissent le pays et sa capitale savent que cela ne pouvait pas durer. L’étincelle est venue de Tunisie. Et les Egyptiens ont osé y croire. En moins de deux semaines, Houria a vu le visage du centre ville changer, et celui de ses voisins et amis aussi. « Plus de peur de s’exprimer ni de se rassembler. Le pays était prêt pour le changement. La Place Tahrir, noire de monde pour la manifestation du 25 janvier avait des ambiances de kermesse, avec tous ces enfants et ces familles. »

Malgré les centaines de milliers de personnes, Houria est au rendez-vous, sereine ; elle est avec ce peuple qu’elle « aime et trouve le spectacle magnifique ». « Les riches et les pauvres, les jeunes et les vieux, les chrétiens et les musulmans. Tous, main dans la main, comme un seul homme. Ce 25 janvier, j’étais égyptienne. » Pourtant, ces rassemblements pacifistes, vont être « contaminés par des partisans du régime ». « Très pauvres, ils ont certainement été recrutés dans le sud du pays pour une poignée de guinées. Ils ont tout gâché. »

Très vite, le décor change. Houria ne reconnaît plus les rues : « Les gens sont terrifiés. On parle de couvre-feu, de mercenaires, de milices, de snipers, de centaines de morts et de blessés, de chasse aux étrangers. Aucun moyen de communication. Plus de téléphone ni d’Internet. » Houria s’isole mais veut rester au centre-ville. « Chez moi. » Le temps d’une course au kiosque d’à côté, le vendeur la repère. C’est une étrangère. Il s’absente puis revient.  « Très vite, quatre hommes et deux femmes exigent passeport et fouille de mon sac. J’hésite avant de refuser. » Ce sont peut-être des voleurs pense-t-elle.

« Je me dépêche de retourner à l’appartement. Un seul étage à monter. A peine le temps de fondre en larmes que l’on tambourine à la porte. J’entre-ouvre la partie vitrée ; le grillage me permet de me protéger. » Houria est tétanisée et ne peut empêcher son corps de trembler. « Plus d’une dizaine d’hommes armés et de femmes sur mon palier et dans l’escalier. Je me demande pourquoi. J’hurle. J’appelle au secours ma voisine égyptienne. Elle négocie à ma place. Finalement, deux femmes et un homme pénètrent chez moi. Seulement. Face à moi, un homme tient un sabre. »

A ce moment-là, Houria imagine le pire des scénarios. « Ma voisine plaide en ma faveur. Rassure ces inconnus. La chambre ne ferme pas à clef. Vite, le balcon. Trop haut pour moi. Je vois des blindés, je cris, je pleure. » Trois militaires décident d’intervenir et montent à l’étage. « Les militaires s’excusent du dérangement et demandent aux civils de s’en aller. » L’appartement se vide. Quelques affaires, passeport et argent jetés dans un sac. « Les habitants du quartier essayent de me rassurer et ont honte de ce qui arrive aux étrangers. Mohamed, un ami égyptien m’accueille chez lui en attendant mon départ vers Paris. Rim, mon employeur, me propose un appartement dans son immeuble chic de l’île de Zamalek, sur l’autre rive du Caire. »

Combien de check-point sur le pont du 6 octobre menant à l’aéroport ? « Cinq, six », Houria ne compte plus. Ahmad, le chauffeur de taxi est presque son ami. « Je le connais depuis longtemps. En m’emmenant à l’aéroport, il a pris des risques. D’autres risques encore en refusant les ordres de ces civils, armés, qui tiennent les barrages et confisquent ordinateurs et appareils photo. Ahmad, qui ne prend presque plus de courses depuis le début de la révolution, refuse que je le règle. J’ai honte de quitter ce peuple que j’aime mais je ne retournerai au Caire que lorsque Hosni Moubarak ne sera plus là. »

Mona Choule

*Houria : le prénom a été changé.

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