Le fou du village est sot, niais et il a un pied dans la folie. C’est le dernier des derniers de la communauté, mais pourtant il a un cœur…
C’est sans doute le plus petit dénominateur commun de la civilisation : tous les patelins du monde ont leur fou du village. L’idiot, le simplet, l’original, celui qui parle aux arbres pour ne rien dire, le défouloir du reste de la communauté. Son rôle est essentiel dans la société, il est le fond qu’on ne pourra jamais toucher. Même le dernier des derniers reprend espoir dans un monde meilleur lorsqu’il croise le fou du village, assis sur une pierre, rangeant sa collection de crottes de nez dans un classeur « du plus petit au plus grand ».
Il ne peut pas y avoir deux fous dans un village, c’est la même tradition qui empêche de mettre deux gardiens dans un seul phare. La charge n’a de sens que si elle est solitaire. Une concurrence entre plusieurs « potentiels » peut exister, un temps, mais la communauté finira toujours, inconsciemment et de manière tacite, à designer son idiot officiel. Un beau jour, un homme accumule sur sa tête tous les quolibets qu’on n’oserait pas balancer à ses semblables, on le bouscule sans s’excuser et le trop-plein de méchanceté de la collectivité se déverse sur sa tête jusqu’à la fin de ses jours. Les hommes sont bien des loups.
L’idiot de mon bled surpasse tout ce qui a déjà été fait
Nait-on idiot du village où le devient-on ? Peut-être que c’est le groupe qui crée son fou. Il suffit qu’une personne diffère du troupeau, naisse avec une tare ou refuse les normes sociales de ses semblables pour qu’il soit admissible au poste. Un peu de différence, du mépris et du temps, c’est tout ce qu’il faut pour faire d’un homme un simplet patenté. Si en plus la souffrance s’en mêle, toutes les démences deviennent possibles. Les enfants sont cruels, les adultes encore plus, l’amour peut rendre fou, l’espoir aussi. La vie est une loterie et le premier prix c’est de ne pas finir à l’asile. Qui sait quel labyrinthe se crée dans la tête d’un homme quand il veut que son esprit y perde sa douleur à tout prix ?
J’ai croisé quelques fous de haut niveau en France. Pour la plupart, c’est sur des nuages de beuh qui se sont envolés vers les sommets de la démence. En Algérie, la production est Bio commerce équitable. Tout ce que nos simplets ont respiré, c’est de la bouse de vache et les malaises de la société algérienne. Dans des villages où la vie reste dure, un rêveur ou un homme trop naïf est mis sur le même pied d’égalité qu’un schizophrène ou un aliéné. Il n’y a pas assez de théâtre ou de galeries d’art pour faire du grain dans la tête de nos originaux, de la perle d’artiste. C’est l’espace Schengen algérien : aucune frontière entre la folie et le génie.
Mais les talents fous — ou sains d’esprit d’ailleurs — sont rares. La plupart des simplets sont cons comme les doigts de pied qu’ils sucent. Dans le domaine, l’idiot de mon bled surpasse tout ce qui a déjà été fait. 50 ans de métier, un cador. S’il y avait un tournoi des fous du village, l’équipe d’Algérie serait championne du monde évidemment, et le brassard de capitaine irait à notre fou. Montrez-lui votre doigt, et vous verrez sa lune. Notre simplet, comme tous ceux du pays, semble conscient de sa charge, il marche toute la journée sur les chemins pierreux du hameau pour que le tout-venant profite de ses frasques. Parfois on rit, parfois on s’agace. Il faut être un lâche pour frapper l’idiot du village, mais un coup de pied au popotin est toléré quand il va trop loin dans sa dinguerie.
L’idiot du village ira au paradis, comme tous les simples d’esprit, mais on ne lui reconnait pas de conscience. Il peut ressentir la douleur, certains l’ont vu pleurer après qu’il ait joué à chat perché avec les moineaux de la colline, une partie qui s’est finie dans un tapis de ronces au fond d’un ravin. La souffrance physique exceptée, jamais on ne lui a reconnu un réel sentiment. Son visage brûlé par le soleil et son sourire béat n’exprime ni joie, ni honte, ni chagrin. Un souffre douleur sérieux, qui pas une fois n’a fait un pas de côté pour éviter les cailloux que lui jetaient les plus cruels enfants du hameau.
La gloire de son père
La dernière fois que j’ai vu notre fou c’était en 2012, durant les sacro-saintes vacances d’été au bled. Ce jour-là, comme tout le pays, mon village fêtait les 50 ans de l’indépendance de l’Algérie. Le soir, tout le monde s’était réuni dans la cour de récré de l’école communale, hommes, femmes, enfants, chats et moustiques. Le fou a été entreposé au fond, assis sur un tabouret, entre deux bidons d’essence aussi loin que possible de l’estrade. Pour l’occuper, on lui avait donné pour mission de regonfler une chambre à air trouée. Sur la scène en bois, un officiel en costume, micro à la main, distribuait des diplômes en souvenir des martyrs du village tombés pour le pays. Les familles des héros montaient sur l’estrade, toutes fières de recevoir au nom de l’aïeul l’hommage de la nation. Je n’ai pas osé monter quand on a prononcé le nom de grand-père parce que maman me disait toujours quand j’étais petit : « Heureusement que t’es pas né pendant la guerre !». Sans doute faisait-elle allusion à mon penchant pour cafter les bêtises du grand-frère contre le paiement d’une tartine au Nutella. D’autres, persuadés que le sang de résistant de l’ancêtre avait transité dans leurs veines, défilaient sur l’estrade comme s’ils venaient de libérer le pays.
Les noms des héros du village s’égrenaient dans la bouche du fonctionnaire, leurs rôles dans l’Armée de Libération et leurs faits d’armes étaient rappelés. Plus ils étaient importants, plus les familles étaient humbles. A un moment, l’homme envoyé par la wilaya pour honorer nos martyrs se mua en tribun de la plèbe et lança cette honorable diatribe : « Et à nos compatriotes qui vivent en France, sauf l’été, dites aux Français que ce n’est pas leur pays que nous avons combattu, mais une idéologie : le colonialisme ! ».
Les familles continuaient à défiler une bonne partie de la soirée, certains avec le portrait du grand père ou de l’oncle mort à la guerre dans les mains. Les hommes applaudissaient en signe d’hommage même quand un petit de 4 ans est monté sur l’estrade serrant contre sa poitrine le portrait de Bruce Lee, celui qui trône — allait Dieu savoir pourquoi — dans tous les salons algériens. Malgré le moment solennel, on a franchement tous bien rigolé.
Bientôt, il ne resta qu’un dernier soldat tombé à honorer. Au premier appel, personne ne vint récupérer sa distinction. L’assistant du Wali recommença, mais toujours rien. C’est à ce moment-là que notre fou relégué tout au fond dans le noir, sa place naturelle, se mit à faire son boulot. Il gesticula et poussa des cris, courant vers l’estrade et bousculant la foule devant lui. J’étais persuadé qu’un des darons du village allait lui foutre une taloche. Faire le fou fou quand on est entre nous c’est une chose, mais devant un représentant de l’Etat…
Néanmoins, personne ne toucha à l’idiot du village bien au contraire. C’est moi qui reçu une rouste de la part de mon oncle parce que j’avais été trop long à me pousser pour le laisser passer. Notre simplet, le plus grand fou du pays, si doué dans son métier que même Bouteflika connait deux ou trois blagues narrant ses exploits, ce toto algérien, courait vers l’estrade pour recevoir la distinction de son père, un grand moudjahid, mort pour que l’Algérie naisse. Malgré toute sa folie, il s’était souvenu.
Applaudissements et you-you

Aucun autre martyr n’a été aussi applaudi ce soir-là que le père de l’idiot du village. Honneur suprême en Kabylie : pas une seule femme n’a manqué de lancer son you-you. Pas le cri strident de corbeau enrhumé qu’on entend le samedi midi dans les mariages à la mairie du Blanc-Mesnil, qui pique les oreilles parce que les beurettes, maintenant, elles fument des cigares. Non. C’était le you-you des grands jours, fonçant dans la nuit et les étoiles, vif comme une comète. Claire et pure comme l’eau de nos montagnes qui ont abreuvé tous les braves montés au maquis depuis Jugurtha. Le You-you que les femmes laissent grandir des années, au chaud au fond de leur cœur, dans l’espoir qu’il serve un jour à honorer un « alguez », un vrai homme.
C’était la première fois que j’en entendais d’aussi beaux, peut-être parce que je n’ai encore rien fait de ma vie. Toutes les femmes du village de 7 à 77 ans s’y sont mises. Sous la voute céleste sublimée par une panne d’électricité, on se serait cru à l’opéra au temps de Mozart. Notre fou en était tout transformé surtout que les hommes accompagnaient les femmes avec des hourras et des applaudissements que n’aurait pas renié Paris à la Libération. Le père du fou, paix à son âme, a même eu les honneurs d’un coup de fusil, tiré en l’air par un garde communal. Seul un homme qui s’est jeté sur un char armé d’un coupe-ongles mériterait tant d’honneur. Sans doute, ce soir-là, ceux qui ont le plus moqué le fils ont-ils le plus fort acclamé le père.
Les You-you durèrent et chacun d’entre nous se souvint alors que notre fou avait non seulement un cœur, mais qu’il était aussi le dépositaire d’une noble lignée. Il regardait la foule, sans comprendre ce qui lui arrivait, les yeux baignés de larmes. C’est quelque chose de voir le visage d’un homme mûr afficher de la fierté pour la première fois de sa vie. L’idiot du village avait perdu 20 ans tant il était radieux. Tous l’honoraient, lui, l’insignifiant de toujours. « Les derniers seront les premiers » disait Jésus de Nazareth. Ce jour était enfin arrivé pour notre fou et l’honneur, comme l’amour, arrive fort quand il arrive tard.
Ce soir-là, je pensais qu’on avait raison de dire qu’ils étaient un peu poètes. Il ne manquait que deux Bartavelles dans les mains de notre fou pour voir réincarner Pagnol et la gloire de son père.
Idir Hocini

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