La cour baignée de soleil est presque déserte en ce vendredi matin. Devant les grilles de l’un des centres de la Kids Company, deux agents de sécurité en civil sont assis sur des chaises, prennent le soleil et contrôlent les entrées. Dans un coin, Brahim se prépare. Educateur sportif, il entraîne l’équipe de foot qui vient de gagner un tournoi dans le South London. Plus jeune, il a fréquenté ce centre et maintenant en est salarié. En dehors du foot, les ados peuvent jouer au ping-pong, au billard, au basket. Les mélomanes choisiront plutôt la salle de musique.

Geneviève Maitland Hudson, chargée de coordonner la politique éducative au sein des centres, fait office de guide et m’explique les missions de l’organisme. Le centre des Arches a les murs bariolés. Cette débauche de couleurs vives est la marque de fabrique de l’association. Le centre est implanté à Lambeth dans le sud de Londres, entre les quartiers de Camberwell et Brixton. Des lieux réputés dangereux, désertés par la classe moyenne. Près de 75% de la population de Brixton est noire.

Kids Company accueille, conseille et éduque les enfants entre 0 et 25 ans. Cinq mille jeunes s’y présentent régulièrement. Des jeunes souvent victimes d’abus ou de violence. Ou qui vivent dans un environnement familial instable, touché par la drogue ou l’alcoolisme. Mais pour Geneviève, « le plus grand fléau reste la négligence ». C’est justement parce qu’ils ne reçoivent pas le soutien escompté de leur famille ou des pouvoir publics qu’ils s’adressent à la Kids Company. Ainsi, la plupart des jeunes ont-ils entendu parler des missions de l’organisme par le bouche à oreille.

Ce matin, tous les employés du centre sont en réunion dans la cafétéria. Deux fois par jour, ils échangent sur les problèmes décelés dans le centre. Une heure de thérapie hebdomadaire leur est même proposée. Un exutoire qui leur permet de se décharger du trop-plein d’émotions généré par les histoires compliquées de leurs « protégés ». Beaucoup d’entre eux sont très violents, ont des troubles psychologiques graves, des casiers judiciaires.

Outre le suivi médical effectué par des psychothérapeutes, la thérapie par l’art a les faveurs des keyworkers, les référents, employés du centre. Si la Kids Company met l’accent sur l’accompagnement psychologique, Geneviève insiste sur l’éducation : « Un jeune réparé émotionnellement, n’aura jamais de travail s’il n’a pas reçu d’éducation. » Pourtant, le centre n’a pas vocation à se substituer au système éducatif britannique. Seulement quatre élèves, sortis du système scolaire en raison de leur absentéisme, de problèmes de comportements ou de violences, suivent des cours au sein du centre. A terme, ils doivent réintégrer la voie traditionnelle. Même s’il reste du chemin à parcourir. L’un d’entre eux passe son temps à essayer de s’enfuir.

La Kids Company reçoit 4 millions de livres sterling (4,32 millions d’euros) par an du gouvernement. Et fonctionne aussi grâce à des dons privés. Le centre de Camden a été payé par le groupe de pop Coldplay. Cet argent permet de financer le cursus universitaire de cent cinquante étudiants. Sept professeurs travaillent ici à temps plein. Du soutien scolaire se met en place.

Le centre propose aussi un déjeuner à ceux qui n’ont pas les ressources suffisantes ou qui ne savent pas cuisiner. Alors que nous visitons la cafétéria aux murs recouverts de livres, l’odeur de cuisine embaume la pièce. Des tables rondes sont disposées dans la salle aux arches rouges et jaunes. Des tasses, une bouilloire et du café soluble sont disposés sur le comptoir recouvert de mosaïques bleues et vertes. De la musique jazz crée une ambiance apaisante. En ce vendredi matin, hormis les employés qui s’agitent avant le coup de feu, seules quelques personnes sont présentes.

Les petits Anglais quittent l’école à 15 heures. Afin d’éviter qu’ils ne traînent dans les rues, des activités sont prévues pour les occuper. La cafétéria se transforme alors en salle d’étude. Trois fois par semaine, le centre ferme tard afin que les membres des gangs ou les dealers puissent venir.

Geneviève reconnaît qu’il y a beaucoup de travail à faire. « Les familles sont compliquées. Par exemple une fille de 20 ans a un fils de huit ans et vient en même temps d’avoir un petit frère. Dans ces cas-là, c’est toute la famille qu’on prend en charge. Il y a aussi le problème des pères. L’idée qu’on se fait de la famille est à repenser. » Et les adolescentes continuent de mener des grossesses précoces. Pour ces jeunes filles, « être mère c’est être reconnue, avoir un statut ».

Kids Company veut ajouter une corde son arc. Geneviève a décidé de lancer un site jumeau au Bondy Blog, ici à Londres. Les jeunes ont déjà produit une dizaine d’articles. Ils seront chapeautés par des journalistes confirmés. Pour autant, Geneviève refuse que les blogueurs perdent leur spécificité et se mettent à réaliser des sujets traités par les médias traditionnels.

Outre la fierté d’écrire, les jeunes gens seront amenés à rencontrer du monde, à faire des analyses de la société anglaise. Un travail valorisant qui entre dans le cadre de leur thérapie. En raison de leur fragilité émotionnelle, les commentaires seront désactivés dans un premier temps. Les bloggeurs risquent de ne pas supporter les insultes ou critiques.

Sinon, comme tout blogueur qui se respecte, ils devront faire appel à leur réseau de connaissances, d’amis pour réaliser des sujets, parfois « hard » sur leur monde. Un monde imparfait dans lequel les préjugés homophobes sont tenaces, tout comme les conflits interethniques. « Il est important d’expliquer pourquoi cela est mal mais il faut que cela ressorte des articles. Le langage sera leur langue, le langage de la rue. Je ne veux pas qu’ils perdent leur authenticité », ajoute Geneviève. Reste l’obstacle du financement. Les modalités de rétribution des apprentis journalistes posent problème. S’ils sont payés, certains pourraient perdre leurs allocations ou devront payer des impôts. Une rémunération sous forme de notes de frais est à l’étude.

Une poubelle bleue trône dans la cour. Dessus, cet autocollant : « Hand in a knife, save a life » La police met à disposition ces poubelles pour récupérer les couteaux. Celle du centre est pleine de déchets variés. Je demande à Pavlo, l’un des agents posté à l’entrée, de me décrire en quelques mots son quotidien à la Kids Compagny. Il est venu d’Ukraine il y a huit ans. Et travaille dans ce centre depuis neuf mois. « Il y a des incidents mais je les gère. Quand les jeunes créent des problèmes, je les persuade de se calmer. Je ne suis pas là pour les effrayer mais pour les empêcher de faire des bêtises. Ils sont très jeunes, j’arrive à les convaincre de se calmer. Et de toute façon, il n’y a pas de risques, tous les couteaux sont dans la poubelle »

Faïza Zerouala (Londres)

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