Pendant plus d’un an, Serge Michel et Michel Beuret, qui comptent tous deux parmi les fondateurs du Bondy Blog, ont parcouru quinze pays avec le photographe Paolo Woods pour une série d’articles et un livre, paru chez Grasset le 20 mai : La Chinafrique. Serge Michel nous livre ici trois aperçus de ce travail : au Congo, au Nigeria et en Angola, où l’on découvre les Chinois en train de couper du bois, d’industrialiser un pays ou de le bâtir.

Au Congo, les bûcherons sont chinois

Si l’on demandait à un échantillon d’Occidentaux de désigner une terre nouvelle, un far west à conquérir, ils songeraient probablement aux gratte-ciels de Shanghai. Mais si l’on posait la même question à des Chinois, ils pourraient bien évoquer un des 53 pays d’Afrique et pourquoi pas le Congo Brazzaville, petite république à peine remise d’une guerre civile, où les routes asphaltées sont aussi rares que les heures de la journée durent lesquelles les réfrigérateurs fonctionnent sans groupe électrogène.

Prenez Jessica Ye. « Je suis arrivée à Brazzaville en 2000, les mains vides », dit cette femme de 37 ans, originaire de Wenzhou, au sud de Shanghai. Elle ouvre un restaurant, puis deux, puis une boutique, puis deux, alimentées par de la marchandise que ses cousins envoient de Chine. Aujourd’hui, elle a fait venir 80 membres de sa famille pour s’occuper de ses affaires : une fabrique de fenêtres en aluminium, une boîte de nuit, une dizaine de boutiques et toujours plus de restaurants.

Pendant que Jessica posait les bases de sa fortune, des milliers de Chinois sont arrivés dans le pays, la plupart pour les infrastructures dont le Congo a tant besoin : un barrage, des routes, des habitations. Mais la famille Yé conserve sa longueur d’avance. Le frère de Jessica, Ye Xiang Yang, importe du ciment alors que son mari, Zhang Ke Qian a pris la direction de Sicofor, qui exploite 800 000 hectares de forêt, dont une concession en plein parc national de Conkouati.

Alors que six arbres coupés sur dix partent en Chine, le WWF estime que deux tiers des forêts du bassin du Congo, seconde plus grande forêt tropicale au monde après l’Amazonie, pourraient disparaître en 50 ans si l’exploitation se poursuit à ce rythme. Zhang Ke Qian, lui, n’a qu’un but : doubler sa production pour atteindre son quota de 919 troncs par jour.

L’ONG américaine WCS, elle, voudrait protéger le parc de Conkouati, un trésor de biodiversité. Mais Hilde van Leeuwe, sa représentante, s’arrache les cheveux au fur et à mesure que Sicofor s’approche de son quota. « Les Chinois ne nourrissent pas leurs bûcherons congolais, dit-elle. Pour manger et arrondir leurs salaires, ils chassent toutes les nuits. » En février 2007, elle a intercepté un pick-up chargé de 86 dépouilles d’animaux, dont plusieurs gorilles et chimpanzés tout juste décongelés. Le seul congélateur de toute la forêt appartient à Sicofor.

Au Nigeria, les entrepreneurs sont chinois

Jacob Wood est né à Shanghai il y a 60 ans et a déjà passé la moitié de sa vie au Nigeria. Après avoir longtemps tenu un restaurant chinois, il prend son essor au début des années 2000, lorsqu’il peut importer de la main d’œuvre chinoise qualifiée pour ouvrir une usine après l’autre. « Les Chinois commencent tous par importer des marchandises en Afrique, dit-il, mais ce qu’il faut, c’est produire sur place. Il y a tant à faire ! » Il possède aujourd’hui deux hôtels, un restaurant de 1500 places spécialisé dans les banquets pour grosses fortunes nigérianes, une entreprise de construction et une quinzaine d’usines allant de l’assemblage de climatiseurs géants aux machines de chantier. Il emploie 300 Chinois et cinq fois plus de Nigérians.

Jacob Wood, à qui l’ancien président Olusegun Obasandjo demandait régulièrement conseil, est aussi très écouté par les hautes autorités de Pékin. Il se veut le symbole des entrepreneurs chinois au Nigeria, à la fois généreux (il a offert à la ville de Lagos une école pour 4000 élèves, ce qui lui a valu le titre de chef africain) et débrouillard (il paie par un banquet annuel à l’association des femmes d’officiers le privilège d’avoir immatriculé toute sa flotte de 4×4 avec des plaque de police). Il est ici avec son garde du corps sur le chantier de 544 maisons pour les employés de Chevron, que son entreprise a construites en douze mois.

Partout sur le continent, l’enthousiasme des Chinois et le rythme effréné de leurs affaires offrent un contraste saisissant avec des Occidentaux souvent pessimistes et des populations locales résignées au chômage et aux activités de survie. Le succès des Chinois reste pourtant un mystère, même pour Pat Utomi, patron de la Lagos Business School. « Je ne comprends pas comment ils font. Nos entrepreneurs ferment leurs usines alors qu’ils n’arrêtent pas d’en ouvrir. J’ai commandé un rapport à mes étudiants. » Lesquels seraient bien inspirés d’aller faire un tour dans l’usine de biscuits Newbisco, près de l’aéroport de Lagos, qui a passé par des mains britanniques, indiennes et nigérianes sans jamais atteindre la rentabilité. Quand M. Y. T Chu, actif jusque là dans l’acier, l’a reprise en 2000, elle était en ruine. L’usine produit aujourd’hui 70 tonnes de biscuits par jour. Et songe à s’agrandir. « Nous couvrons à peine 1% des besoins du marché nigérian », sourit M. Chu.

En Angola, les bâtisseurs sont chinois

Depuis vingt ans, les Occidentaux ont sous-traité une grande partie de leur production en Chine, faisant de ce pays une puissance économique mondiale dont les besoins ont fait exploser le prix des matières premières. Cela a enrichi à leur tour les dirigeants des pays d’Afrique qui regorgent de pétrole, de cuivre, de bois et d’uranium. Du coup, ces dirigeants ont les moyens de sous-traiter aux Chinois leurs responsabilités étatiques: fournir à leur population de l’électricité, des routes, des chemins de fer, des hôpitaux et des écoles. Le phénomène est aigu en Angola où le gouvernement, après 27 ans de guerre civile, ne sait faire que deux choses : puiser dans les revenus pétroliers et danser toute la nuit à Luanda sur l’air de la croissance la plus forte au monde : 23% en 2007. Pour tout le reste, il a fait venir 30’000 Chinois qui ont transformé le pays en vaste chantier.

Pékin, qui a fait de l’Angola son premier partenaire en Afrique et son premier fournisseur étranger de pétrole, a accompagné le mouvement d’une pluie de dollars : 9 milliards annoncés, mais 7 dont les comptes angolais ont gardé une trace.

Où est passé la différence? Cette possible « évaporation angolaise » a déjà bloqué plusieurs projets, comme la reconstruction du chemin de fer de Lobito, et provoqué une crise diplomatique entre Pékin et Luanda. Cela réjouit les diplomates occidentaux sur place. « Les Chinois n’ont pas assez d’expérience, dit l’un d’eux. Ils ne pensaient pas que les pots de vin étaient si chers en Angola ! » Un autre enfonce le clou : « A nos amis angolais, on dit : « C’est super votre petite promenade avec les Chinois. Amusez-vous bien. Mais quand vous voudrez jouer dans la cour des grands, payez vos dettes et revenez nous voir ».

Une visite à Lobito suffirait à le faire déchanter. Si les contrats d’État sont temporairement dans les limbes, les entreprises privées chinoises, elles, font fortune. « En cinq ans d’Afrique, je n’ai jamais vu ça », souffle l’ingénieur Zhou Zhenhong. En 2007, sa petite entreprise a construit deux écoles, un hôpital, une caserne de pompiers et plusieurs immeubles résidentiels. « Les autorités insistent tellement pour que tout soit fait du jour au lendemain – et paient cher pour ça, dit-il. Alors on n’a pas le temps d’attendre les équipes de déminage. On le fait nous-mêmes. Cela nous a coûté quelques bulldozers, mais c’est plus rentable que de retarder le chantier. »

Serge Michel

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