On ne saura pas si Barack Obama a bien dormi. De l’autre côté de l’Atlantique, les américains votaient. La presse, déchainée depuis un bail, prévoyait le raz-de-marée républicain et le Daily Beast criait au « Bain de sang ». On ne saura pas non plus si Michelle, qui s’est tant démenée, a bien dormi. Et Hillary, et les autres ? La nuit fut agitée. Au petit matin, les électeurs avaient parlé, à coups de votes. Ils avaient tranché. La chambre des représentants chipée aux démocrates s’était coloriée en rouge républicain (239 républicains/183 démocrates). Seul le Sénat résistait difficilement à la vague (51 démocrates/46 républicains).

Charles Rivkin, ambassadeur américain en France, reçoit dans son bureau. Au col de sa veste, il porte une broche où le drapeau américain est lié au drapeau français. Bleu, blanc, rouge.

Alors, Monsieur l’ambassadeur, est-ce que vous avez passé une bonne nuit ?

(Rires.) Les résultats sont comme prévus. Les élections se sont déroulées comme prévues.

Une gifle pour vous, les démocrates (Charles Rivkin a été nommé à Paris par Barack Obama, ndlr) ?

Non. Depuis 1862, les élections de mi-mandat ont toujours été remportées par le parti qui n’est pas à la Maison Blanche, par l’opposition. C’est systématiquement comme ça. En 1994, Bill Clinton avait perdu 54 sièges à la Chambre des représentants et 8 sièges au Senat. Obama a quant à lui perdu 6 sièges au Sénat et 60 à la Chambre des représentants. C’est important, c’est vrai, mais c’était prévu depuis des semaines et des semaines.

Mais c’est quand même le président du changement, on aurait pu penser que cette fois-ci…

Obama a changé beaucoup de choses. Mais le problème est que tout n’a pas été compris par la société américaine. C’est compliqué. Le changement prend du temps. Il faut beaucoup d’années pour réaliser ce changement. Et ça c’est le problème. Il y a 10% de chômage chez nous et nous sommes encore dans une crise économique mondiale. Les citoyens étaient un peu frustrés.

Et donc, malgré ces résultats là, Obama se la jouera cool, dans les jours qui viennent ?

C’est sa nature, il est tout le temps cool. Mais il va quand même travailler avec les républicains. Il a déjà commencé à le faire. Il travaille pour les Etats-Unis. Il va faire ce qu’il doit faire pour réussir.

Est-ce une bonne chose de travailler avec les républicains ?

Obama a toujours dit qu’il fallait travailler avec les républicains. Il est comme ça, c’est sa nature. Quand il était au Sénat, dans l’Illinois, quand il était Community Organizer aussi, il a toujours travaillé avec tous les gens, toutes les personnalités, toutes les idées. Il a dit pendant sa campagne que c’était très important de le faire. Et au gouvernement aussi. Mais c’est sûr, c’est difficile parce que nous sommes divisés maintenant. La différence entre les démocrates et les républicains s’est vraiment accentuée. C’est très dur. Mais il doit le faire absolument.

Que pensez-vous de la proposition 19 (légalisation de la marijuana) dans votre Etat de Californie, voulue par l’ancien gouverneur Arnold Schwarzenegger, et qui a été rejetée par référendum ?

Ça n’a pas réussi alors… Je suis l’ambassadeur des Etats-Unis en France et ce n’est pas un problème entre les deux nations. Je n’ai pas à me prononcer là-dessus.

Il n’y a eu aucun Afro-Américains élu lors de ces élections de mi-mandat, alors que le président Obama, bien que métis, représente la communauté noire. On aurait pu penser qu’Obama pousse à l’élection d’Afro-Américains, ce qui n’a pas été le cas.

Je ne pense pas qu’Obama soit le président des Afro-Américains. Obama est le président des Etats-Unis. Il a poussé les démocrates. Vous dites qu’il n’y a pas eu de nouveaux Afro-Américains d’élus, je n’ai pas étudié les résultats, mais il y en a quand même beaucoup dans les législatifs aux Etats-Unis. Obama avait dit, avant son élection, que le monde entier nous regarderait différemment. Et que nous aussi, Américains, nous regarderions différemment, après son élection, il y a deux ans. Je pense que ça se passe ainsi aux Etats-Unis. Le rêve américain vit encore, surtout avec ce président et son histoire. Ça va changer la politique américaine.

Pour vous, ce n’est donc pas la fin d’Obama ? The end …

La fin ? Il vient juste de commencer. On ne peut pas tout changer en deux ans. On verra en 2012. Ce n’est pas la fin, c’est le début.

Une question sur le rôle de votre ambassade dans les banlieues. Vous savez que vous êtes populaire en banlieue. Est-ce que vous pensez que les banlieues comptent plus sur vous, représentant des Etats-Unis, que sur l’Etat français ?

Ce n’est pas une question juste. Comme vous le savez, nous cherchons les futurs leaders de la France. Partout, y compris dans les banlieues…

Mais n’est-ce pas le rôle des Français de trouver leurs propres leaders ?

Oh, il faut le leur demander directement. Mais nous faisons beaucoup de choses avec le gouvernement français. Quand j’étais à La Courneuve pour un projet de comédie musicale, c’était en partenariat avec le gouvernement français et le consulat de France à la Nouvelle-Orléans. On a fait beaucoup d’échanges et beaucoup de programmes International visitor program, Jeunes Ambassadeurs… Mais je ne veux pas dire que c’est nous contre le gouvernement français, au contraire. Autre aspect : c’est bien pour nous de montrer le visage des Etats-Unis, dans toute sa diversité. Que ce soit Samuel L. Jackson (venu a Bondy, ndlr), Woody Allen ou tant d’autres. Parce que nous avons une société diverse et qu’il faut pouvoir le montrer à l’extérieur.

Est-ce que vous pensez qu’avec la majorité républicaine à la Chambre des représentants, votre engagement envers les banlieues françaises, le budget que vous y consacrez, vont changer ?

Non, je ne pense pas. C’était une élection interne. Les démocrates et les républicains sont en accord sur la politique internationale.

Est-ce que vous avez contacté Obama depuis les résultats ?

Non. Il est bien occupé. J’irai le rencontrer à Washington en janvier.

Il va venir en France aussi ?

Bien sûr, il y aura le G20 et le G8 en France, en 2011. Il viendra en France l’an prochain.

Propos recueillis par Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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