Cette chronique est censée offrir un résumé de la semaine précédente, mais après une journée aussi importante que le 11 février, elle va se concentrer sur ce qu’il s’est passé jeudi. Et ce qu’il s’est passé, c’est un verrouillage complet de la capitale pour permettre au régime de célébrer l’anniversaire de la révolution de 1979 tout en faisant l’étal de sa force. La plupart des commentateurs ont estimé, dès le début de l’après-midi, que l’opposition avait raté sa mobilisation.

Je pense qu’il faut relativiser cet échec. Voici les quelques éléments qui me viennent à l’esprit :

1. Les Verts ont sans doute commis l’erreur de ne pas donner de consignes claires : fallait-il que leurs partisans se joignent à la manifestation du régime place Azadi (liberté) et fassent entendre une voix différente, ou devaient-ils se rallier ailleurs, comme à la place Sadeghieh où des affrontements sévères ont d’ailleurs eu lieu ? Le blocage de l’Internet depuis quelques jours a sans doute empêché les leaders de l’opposition de communiquer avec leurs sympathisants. Mais pouvaient-ils vraiment donner le nom d’un lieu sans que ce dernier soit immédiatement rempli par les forces de l’ordre et les milices islamiques ? A parcourir les vidéos sur le net, on voit qu’il y a pourtant des troubles dans toute la ville. Le blogueur Mehdi Saharkhiz, installé dans le New Jersey, les a toutes rassemblées.

2. Téhéran est une grande ville, près de 200 km carrés, mais elle est aussi très simple à contrôler, sans doute en raison de sa conception par une succession de régimes dictatoriaux. Des avenues rectilignes, des quartiers d’habitation très dispersés et surtout très peu de places et de parcs susceptibles d’accueillir un rassemblement. Il n’y a à Téhéran rien d’équivalent à la Concorde, la Bastille ou le Trocadéro. La seule place digne de ce nom est Azadi, mais elle était hier le rendez-vous des partisans du régime.

Les forces de l’ordre ont en outre appris depuis quelques mois à circonvenir les mouvements de la foule verte. Pour un événement aussi attendu que le 11 février, il suffit de placer une vingtaine de barrages à certains points stratégiques pour empêcher tout rassemblement au centre-ville. Et rien ne se passera dans les quartiers, où il est trop dangereux pour les contestataires de s’exposer devant des miliciens islamiques qui les connaissent.

3. La participation des leaders de l’opposition était cruciale, mais ils ont tous été stoppés net par les services de sécurité qui, bien sûr, les avaient à l’œil. Mir-Hossein Moussavi a vu sa voiture ceinturée par des hommes armés de matraques et a dû faire demi-tour. Sa femme Zahra Rahnavard a tenté de joindre la foule verte à la place Sadeghieh, mais a été battue à coups de bâtons sur la tête et le dos par des miliciens en civil à peine descendue de voiture. Il a fallu que ses sympathisants forment un cordon humain pour qu’elle échappe à ses agresseurs, lesquels jouissent bien sûr de la plus totale impunité.

La voiture de l’ancien président Khatami a elle aussi été attaquée et son frère Mohamad Reza a été arrêté pour quelques heures en compagnie de sa femme, qui se trouve être la petite-fille de l’ayatollah Khomeiny. Le plus sévèrement battu fut Mehdi Karoubi, membre du clergé et second leader de l’opposition. Selon son fils Hossein, qui a donné hier une série d’interviews, l’ancien président du parlement a été attaqué à la matraque et au spray au poivre, sa voiture a été détruite et ses gardes du corps arrêtés. Son autre fils, Ali, a lui aussi été arrêté. Lui-même a dû se réfugier chez lui pour soigner ses yeux et ses reins. Selon le fils, les principaux leaders de l’opposition ont reçu ces derniers jours une lettre des services secrets les avertissant qu’ils allaient être victimes d’un attentat suicide jeudi et qu’ils ne devaient, par conséquent, pas sortir de chez eux.

4. Il ne faut pas se laisser impressionner par le remplissage de la place Azadi pour le discours du président Ahmadinejad. Le régime iranien, et je l’ai souvent constaté sur place, n’a pas son pareil pour rameuter ses partisans avec une noria d’autobus et quelques gratifications, comme un repas gratuit ou des marchandises vendues avec un gros rabais. Jeudi en fin d’après-midi, un blogueur iranien du nom de Asdollah Mirza a envoyé ce message sur Twitter : « Le monde peut constater que le régime ne peut organiser de fête que si la moitié des invités sont armés et l’autre moitié se voit servir un repas gratuit. » Un film sur Youtube montre précisément la foule se précipiter hier sur de la nourriture gratuite.

J’ai personnellement couvert à quatre ou cinq reprises cet anniversaire du 11 février, et c’est à chaque fois pareil. Des familles viennent s’y divertir et ramasser les fleurs que des hélicoptères lancent sur la foule, mais le régime présente ces gens-là comme ses plus farouches partisans. Vraiment, plusieurs centaines de personnes sur la place Azadi, ce n’est rien d’exceptionnel, dans une capitale de 12 millions d’habitants, 16 millions si l’on compte la ville proche de Karadj.

Les images officielles sont à voir sur le site de l’agence Fars, proche des gardiens de la Révolution. Jeudi soir, le site n’était pas accessible, il est possible que l’Internet ait été coupé en Iran pour empêcher les Verts d’envoyer leurs vidéos sur Youtube et leurs news sur Twitter et que les sites gouvernementaux en souffrent également.

5. Le discours du président Ahmadinejad ne dit rien de nouveau non plus, mais vaut la peine qu’on s’y arrête un instant. Bien sûr, toutes les agences de presse ont titré sur son affirmation que, trois jours après avoir recommencé l’enrichissement d’uranium, une certaine quantité était déjà prête et que l’Iran pouvait facilement monter le taux d’enrichissement jusqu’au niveau nécessaire pour une arme atomique, « mais nous ne le ferons pas, a souri le président, parce que nous n’en avons pas besoin ». (Légende photo ci-dessus : la foule déchire l’image du Guide suprême Ali Khamenei.)

Le plus intéressant est que ce discours d’une heure et quart ne dit rien sur la situation intérieure, pour laquelle le monde entier retient son souffle, mais ne fait qu’articuler l’hostilité sans répit de l’Occident pour la nation iranienne brave et innocente. Avec quelques morceaux d’anthologie comme : « Les puissances mondiales ont plus besoin de nous que nous n’avons besoin d’elles. » Il ne dit rien non plus sur la crise économique dont souffre le pays et ne parle pas de réconciliation nationale alors qu’à l’évidence, la présence policière massive dans les rues de la capitale montre qu’il subsiste quelques fractures dans la société iranienne.

6. Pendant ce temps, des centaines d’arrestations ont eu lieu à Téhéran, 100 à Mashad et plusieurs dizaines à Shiraz. Cela fait suite aux 2000 arrestations depuis le début décembre dénoncées par les organisations des droits de l’homme, et aux 65 journalistes iraniens actuellement en prison (l’Iran bat le record chinois). En conclusion, la « victoire » du régime sur l’opposition, ce 11 février, ne résout rien. La frustration d’une grande partie de la population, et surtout des « forces vives » (professeurs, étudiants, ingénieurs, etc.) ne fait que croître et la République islamique continue de s’enfoncer dans l’impasse d’une dictature militaire.

Serge Michel

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