Pouvez-vous nous présenter votre compagnon ? Hossein est un journaliste-blogueur irano-canadien qui a vécu en Iran jusqu’en 2000. Jusqu’à cette date, il a beaucoup travaillé dans la mouvance du journalisme sur internet pour différents médias locaux, principalement sur des sujets de pop-culture.

Mais jusqu’à cette date, il n’était pas très connu. Quel a été le tournant qui a permis sa reconnaissance médiatique ?

Dans les années 2000, il a décidé de partir. Il m’a expliqué lorsque je l’ai connu, que tout était bloqué pour lui dans son pays à cette époque-là. Les magazines pour lesquels il travaillait fermaient très rapidement après avoir été ouverts. Les gens pensent souvent que l’Iran est un pays-prison. Mais si j’ai bien compris ses explications, le gouvernement de l’époque laissait partir assez librement les gens qui en faisaient la demande. C’est comme cela qu’il s’est trouvé à Toronto. Il était intéressé par les nouveaux médias et notamment les blogs. Il a créé le sien.

C’était vraiment nouveau ce type d’écriture en Iran ?

Certains de ses lecteurs m’ont expliqué qu’il représentait vraiment une écriture nouvelle dans le pays. Par exemple, il n’utilisait pas les formules classiques de politesse pour parler des dignitaires religieux iraniens. Je crois que c’est l’une de raisons de son succès. Il a également expliqué dans une sorte de mode d’emploi comment convertir les plateformes de blogs pour les rédiger en farsi, la langue iranienne. À partir de là, il a vraiment commencé à être connu en Iran.

C’est comme cela que vous l’avez connu ?

En fait, nous nous sommes rencontrés en 2006 dans un congrès qu’on appelle LeWeb. Je travaillais pour le sponsor officiel de celui-ci. Je suis restée et l’on s’est trouvés à côté l’un de l’autre. Il devait faire une intervention sur la censure et internet.

C’est ce côté militant qui vous a plu ?

Avec Hossein, ce fut tout de suite le coup de foudre. Il est venu s’installer avec moi en 2006 à Paris. J’étais admirative de son courage. Mais il a aussi une personnalité tournée sur le monde. C’est l’une des raisons pour lesquelles il aime tant Paris.

Que faisait-il à Paris, à cette époque, il continuait d’écrire ?

Hoder, son surnom dans la blogosphère, contraction des deux premières lettres de son prénom et de son nom, continuait de beaucoup travailler autour d’internet. Il écrivait sur ses différents blogs. Même s’il était censuré dans son pays, il y avait plus de 20 000 personnes qui pouvaient suivre ce qu’il écrivait indirectement via Google Group en plus de ceux qui avaient directement accès à ses blogs. Il écrivait également de temps en temps pour le Guardian, le New York Times et Newsweek. Il adorait également l’art de vie à la française. Il aimait sortir, parler de cinéma, de littérature, par exemple des écrits de Foucault, de Chomsky ou le livre « Orientalisme » d’Edward Saïd, qui était devenu son livre de chevet avant de repartir en Iran.

Pourquoi a-t-il voulu retourner en Iran ?

Nous en avions beaucoup parlé avant qu’il ne décide de retourner là-bas. Il me disait qu’il était un citoyen du monde et que c’était son devoir, en tant que blogueur-journaliste, d’aller raconter ce qui allait se passer en Iran. On était en 2008 et il voulait témoigner de la campagne électorale à venir, ainsi que de l’anniversaire des 30 ans de la révolution iranienne. Il pensait que l’atmosphère allait être plus détendue grâce à cela et qu’il serait peu inquiété.

Il ne se doutait pas que cela pouvait être dangereux pour lui ? Vous n’aviez pas conscience des risques ?

Hoder savait qu’il allait être embêté. Il avait d’ailleurs annoncé publiquement qu’il rentrait dans son pays sur son blog. Mais il pensait que ce ne serait que pour quelques semaines ou deux ou trois mois tout au plus. Nous nous étions organisés en nous préparant à cette éventualité. J’avais ainsi prévu de venir le rejoindre pour quatre mois dès sa sortie de prison.

Que s’est-il passé alors ?

Tout d’abord, il a été arrêté deux semaines après son retour. Nous n’avons eu aucune nouvelle pendant plusieurs mois. Il y avait des rumeurs contradictoires qui circulaient sur internet. Certaines personnes disaient qu’il était en train de faire un trek, en prenant pour preuve certaines photos que j’avais prises des années auparavant. Cette période horrible a été pire que tout. Les premiers mois, je dormais à côté du téléphone.

Et lorsque vous avez eu des nouvelles ?

Ce fut à peine mieux. Pendant les deux années durant lesquelles il est resté en prison, je n’ai eu de ses nouvelles qu’indirectement par des membres de sa famille. Je n’ai jamais pu lui parler, ni le voir. D’ailleurs, au départ, ses parents m’ont demandé de ne pas venir.

Pourquoi ?

Ils vivent à Téhéran, ils voulaient faire profil bas et régler le problème sans faire de vagues. Mais pendant ces deux années, où je me suis tue, nous n’avons jamais su les motifs de son incarcération. C’est seulement quelques semaines avant son procès que nous avons appris qu’il était accusé de collaboration avec des gouvernements et des groupements hostiles, ainsi que d’insultes envers les symboles religieux iraniens et d’espionnage.

Il risquait quelle peine au maximum ?

C’est lorsque j’ai su que le procureur demandait la peine de mort que j’ai compris que nous devions vraiment faire un appel à l’opinion publique.

Quelles raisons peuvent expliquer un tel réquisitoire ?

Je ne connais l’Iran qu’indirectement, par ce que m’en disent mes amis ou Hoder avant son arrestation. Mais depuis, tout le monde m’explique qu’il est pris au piège de luttes de pouvoir entre plusieurs clans. Il semble que cette lutte se soit exacerbée depuis l’élection présidentielle, la vague verte qui a suivi ou la condamnation de Sakineh pour adultère.

La condamnation de Hoder à 20 ans de prison se comprend dans ce contexte, selon vous ?

Pour moi, 19 ans et demi de prison, c’est vraiment une peine inadmissible. Il n’a pas eu droit à un vrai procès et les audiences se sont déroulées à huis-clos. Hoder est innocent de tout ce qu’on lui reproche et aucun journaliste iranien n’a jamais été condamné à une telle peine de prison. Le fait qu’il ait joué un tel rôle dans la blogosphère iranienne est l’une des raisons pour lesquelles il a été jugé aussi injustement. Il est généreux, ouvert sur le monde et a toujours été respectueux de la culture et de la religion dans laquelle il a été élevé. Il n’a bien sûr jamais espionné ni trahi son propre pays. Pendant deux ans, on nous a déjà volé la vie dont on rêvait tous les deux, je veux qu’on le libère. C’est pourquoi je demande que tous signent la pétition que nous avons lancée sur internet.

Propos recueillis par Axel Ardès

Article de Hossein sur « Persépolis », le film de Marjane Satrapi 
http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2008/may/15/goodversusevilagain

Axel Ardes

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