Bondy Blog : quel avenir pour la Tunisie au lendemain de la chute de Ben Ali ? Pierre Vermeren : Pour la Tunisie c’est une libération après cinquante ans de régime autoritaire. Les Tunisiens ont été déçus après les promesses faites à  l’Indépendance en 1956. De ce point de vue-là, cette liberté soudaine, c’est un grand moment de joie ! La caractéristique de cette révolution c’est qu’il n’y a pas de leader autoproclamé. On s’oriente vers un renouveau de la classe politique tunisienne. En même temps c’est aussi une période à hauts risques, la situation économique est fragile et la révolution la met en péril. Le processus politique est en cours mais il va falloir prendre en compte ceux qui ont perdu leur pouvoir, des personnes qui se sont compromises dans la répression sous Ben Ali, qui ont torturé ou faisaient partie des forces de sécurité. Tout n’est pas fini. Hier, encore à Kef il y a eu quatre morts, l’agitation demeure.  Le troisième risque est extérieur : la Libye, le monde arabe en général, les groupes djihadistes, l’Iran n’ont pas intérêt à ce que la situation se déroule bien.

Qu’en est-il du « péril islamiste » ?

Pierre Vermeren : Contrairement à ce que Ben Ali a longtemps prétendu il n’a pas fait disparaître l’islamisme en Tunisie. Il a maintenu dans le pays cette colère, car l’islamisme est une colère qui anime une partie de la population. C’est une opinion qui habite une fraction importante de l’électorat. Il n’y a pas vraiment de leader de mouvement islamiste, ils ont relativement fait profil bas. Les islamistes vont entrer dans une compétition politique. Il y aura beaucoup de programmes politiques différents qu’il va falloir prendre en compte. On ne peut de toute façon pas construire une démocratie sans laisser une place aux islamistes dans le jeu politique. « slamistes » en Tunisie cela veut dire beaucoup de choses. Ce ne sont pas des islamistes révolutionnaires comme en Algérie, ils sont plutôt légalistes. En Tunisie, ils sont piétistes, ils appellent à la religion. Et ils luttent contre le dérèglement des valeurs morales publiques. Le vrai risque est que des groupes djihadistes essayent de manipuler les gens.

Le mouvement révolutionnaire tunisien peut-il continuer à se propager à d’autres pays ?

Pierre Vermeren : La contagion est rapide et puissante, il n’y a qu’à voir ce qu’il se passe en Egypte. L’Egypte qui reste le cœur, le symbole du monde arabe, le pays le plus peuplé aussi. La révolution est rapide. Les gouvernements ont anticipé le risque de soulèvement populaire. En Algérie par exemple, les émeutes de décembre ont été une première alerte. En réaction et par peur, le président Bouteflika vient d’annoncer la levée de l’état d’urgence en vigueur depuis 19 ans alors que ce qu’ils appellent la décennie noire est derrière eux. A Alger, les gens vont pouvoir se constituer en association politique, manifester et avoir plus de libertés politiques. La demande est très forte, les gens aiment s’exprimer, sont fous de politique. D’autant plus qu’ils s’estiment spoliés par le régime qui a beaucoup d’argent dont ils ne bénéficient pas. Les autorités vont être très vigilantes pour que les choses ne tournent pas mal. Abdelaziz Bouteflika est en fin de carrière politique et une transition s’organise.

Quel rôle la France peut-elle jouer ?

Pierre Vermeren : Depuis les indépendances, les chefs d’Etat français traitent avec les dirigeants d’Afrique Noire et du Maghreb. Jusque là, jamais la possibilité d’une démocratisation réelle n’avait été envisagée. Non seulement ils n’ont pas compris la nouvelle situation, mais ils n’ont noué aucun contact avec la société civile ou les groupes d’opposition. Ils sont contraints à la révision drastique de leur approche des pays du Maghreb et sont obligés de discuter avec toutes les parties en présence. Ils doivent aussi intégrer que les sociétés maghrébines aspirent à plus de libertés individuelles et politiques. C’est une préoccupation réelle de la jeunesse du Maghreb. C’est un tournant heureux, la France, comme l’Union Européenne va davantage regarder le Maghreb comme les pays de l’Est après la chute du Mur de Berlin.

Faïza Zerouala

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