Permettez-moi de commencer ce troisième épisode des chroniques vertes avec un conseil : lisez-là avec un fond sonore que vous trouverez sur Youtube : « F… you Ahmadinejad ». C’est le tube du groupe Archive sur des images du président iranien, avec juste deux ajouts : des images nocturnes d’une foule qui crie « mort à la dictature » au début, et un extrait au milieu du débat télévisé entre Ahmadinejad et Moussavi quelques jours avant les élections.

On y voit le candidat de l’opposition accuser son adversaire d’avoir ruiné les intérêts du pays durant son premier mandat, et ce dernier sourire avec l’arrogance que critique tant l’opposition. Le refrain n’est pas très élégant (f… you anyway), mais les paroles collent bien à l’humeur des manifestants anti-Ahmadinejad : « Je ne peux pas croire que tu as été quelqu’un comme les autres, que tu as grandi, que tu es devenu le diable en personne (…) Maintenant le monde a compris qu’il est temps pour toi de disparaître, il n’y a pas de lumière dans tes yeux et ton cerveau est trop lent (…) ça me rend malade, tout cette m… qui sort de ta bouche. »

Cela vous donnera une idée sur le titre de cet épisode : et si le mouvement vert était une révolution pop ? Les indices à l’appui de cette hypothèse s’accumulent sur mon écran, en plus de la chanson de Nikelback dont je vous parlais la semaine dernière et de ce film « Les chats persans » que vous devriez tous aller voir.

La très sérieuse émission « the week in green » que je vous ai déjà signalée, passe désormais avant sa revue de l’actualité une séquence de guitare électrique qui invite les Iraniens à chanter « Dieu est grand » chaque soir sur leur toit, comme à la révolution de 1979. Vous verrez, il n’y a pas que les accords à la Pink Floyd et la descente de tambours sur la batterie. L’interview de la semaine, Mohsen Kadivar, vaut aussi la peine. Il explique quel rôle l’islam et le clergé peut encore jouer en Iran, du moment que la religion est pour l’instant prise en otage par le régime dictatorial soi-disant religieux. « La solution, dit-il, c’est la république islamique, mais sans le Guide Suprême (Khamenei) qui est devenu autocratique et oppressif. A cette condition, l’islam a encore de l’avenir en Iran. »

J’ai demandé à une amie de me traduire quelques blogs de manifestants pour comprendre leur état d’esprit. Voilà ce que cela donne – et c’est aussi assez pop : Marjan : « En hommage à la révolution islamique, j’ai satisfait aujourd’hui une de mes vieilles rancunes. Lors d’une course de chat et de souris avec les bassidjis (volontaires islamiques), mon foulard a été arraché. J’ai couru dans les rues avec mes longs cheveux qui me battaient la nuque. J’ai couru dans les rues sans hedjab, en riant aux éclats, avec un sentiment intérieur de grand bonheur, malgré toutes les ecchymoses des coups que j’avais reçus. »

Maryam : « Nous avons ri, tout le monde riait alors que nous échappions aux bassidjis avec leurs matraques odieuses qui tournoyaient dans l’air, frappant tout ce qu’elles pouvaient au milieu des gaz lacrymogènes. Il y avait un sourire moqueur sur tous les visages, éclatant en rires hystériques à la première occasion. Un passant aurait pu se demander s’il s’agissait d’un mariage ou d’une manifestation. Les automobilistes klaxonnaient en rythme, guidés par un homme dressé sur une barrière et qui agitait les bras comme un chef d’orchestre. A l’arrière d’un bus, des femmes voilées de noir chantaient joyeusement et frappaient des mains. Il y avait comme une vague de joie et d’espoir – l’espoir d’une victoire à venir. »

Maziar : « On était au milieu de la rue Ghaem Magham. Je n’avais pas eu le temps de regarder toutes les jolies filles qui étaient là que ces bâtards de bassidjis sont arrivés avec leurs gaz lacrymogènes. Tout le monde a allumé une cigarette pour en dissiper l’effet. La TV nous balance des spots pour nous faire arrêter de fumer, alors qu’ils nous balancent des gaz lacrymogènes ! Je suis sûr que les importateurs de cigarettes et les importateurs de gaz travaillent main dans la main ! »

Ali : « Je courais, et la gazelle courait. Je courrais et la gazelle me courrait après. Il faut bien sûr que je vous dise que cette gazelle était un gros âne moche de bassidj, qui tenait une matraque à la main. Ah, si je pouvais savoir comment ils font pour que leur matraque incarne la religion. J’ai d’ailleurs pensé à m’arrêter de courir pour le lui demander, mais j’ai vu dans ses yeux l’étincelle de Kharizak (prison où des manifestants ont été violés, torturés et assassinés). Finalement, la matraque qui s’agitait juste derrière moi m’a dissuadé d’essayer de discuter. »

Mandana : « Je riais, riais encore, je riais comme une folle, je ne sentais aucune douleur des coups que j’avais reçus, je ne sentais ni mes mains ni mon dos, je ne sentais même pas mes pieds qui couraient, je ne pouvais que rire pour écarter la peur. »

Bon, fini le rock’n roll, retour à la politique. A Téhéran, la tension monte d’heure en heure à l’approche du 11 février, jour anniversaire de la révolution islamique de 1979 et qui pourrait être le théâtre des affrontements les plus spectaculaires depuis les cérémonies religieuses de la fin décembre. D’un côté, l’opposition a multiplié les appels à descendre massivement dans la rue. Mehdi Karoubi (ci-contre), sur sa page Facebook, appelle « tout le monde à participer pacifiquement aux défilés du 11 février » et souligne que « la constitution est un ordre que le peuple donne à ses dirigeants, et que si ces derniers se comportent comme des oppresseurs, ils doivent être destitués du pouvoir ».

L’autre grand leader de l’opposition, Mir Hossein Moussavi, dit à quel point la révolution n’a pas encore atteint son but de liberté et de démocratie, dans une longue interview postée sur sa page Facebook et traduite en anglais par Khordaad 88 et le think-tank Enduring America. « Dans les années qui ont immédiatement suivi la révolution, dit-il, les gens étaient convaincus qu’ils avaient éradiqué toutes les structures qui avaient imposé le despotisme et la dictature. Et je le croyais aussi – mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. (…) La censure des journaux, le remplissage des prisons, les aveux extorqués sous la torture, le massacre brutal des innocents qui demandent pacifiquement que leurs droits soient respectés, tout cela montre que les racines de la dictature ont persisté. (…) Je conseille aux partisans du mouvement vert de descendre dans la rue mais de limiter les moyens d’être identifiés. »

Le régime, de son côté, multiplie les arrestations pour tenter de dissuader les manifestants verts de se montrer le 11 février. Pour la seule journée de jeudi 4, ont été embastillés l’écrivain et essayiste Omid Mehregan, le leader étudiant Maziar Samiee (photo du haut), la journaliste Noushin Jaffari, tout comme un autre responsable de la campagne électorale de Mehdi Karroubi (opposition), le rédacteur en chef d’un hebdomadaire à Kermanshah et des dizaines d’autres dont les noms n’ont pas encore fait surface sur Internet. Le journaliste Javad Maherzadeh a été condamné à quatre ans de prison.

Mais surtout, après les deux exécutions de la semaine dernière, le procès des manifestants arrêtés fin décembre se poursuit, afin de renforcer l’atmosphère de terreur. Neuf sur seize sont déjà condamnés à mort, leur exécution ne serait qu’une question d’heures. L’un des accusés a avoué jeudi son crime : avoir crié « mort à la dictature » et « Dieu est grand » dans la rue. Dans un autre tribunal, deux femmes sont accusées d’avoir porté une banderole disant « Je suis Neda », du nom de la jeune fille tuée par un bassidj en juin dernier, devenue une icône de la protestation.

Par ailleurs, les troupes du régime attaquent les mosquées des religieux qui ne leur plaisent pas, comme celle de Qoba, au centre de Shiraz, où des familles de martyrs de la guerre avaient organisé une cérémonie pour leurs disparus. Tout cela force les uns et autres à choisir leur camp. 80 intellectuels et activistes des droits de l’homme ont publié un communiqué appelant à manifester le 11 février et dénonçant la « violence nue » du gouvernement. Mehdi Karroubi, membre du clergé, a lancé un appel aux autres religieux à « venir en aide au peuple avant que toutes ces atrocités soient attribuées à l’islam, au chiisme et au clergé ». Il a en tout cas été écouté par l’ayatollah Bayat Zanjani, qui a rejoint le mouvement vert, en estimant que l’armée ne doit plus se mêler de politique et que ceux qui « luttent contre Dieu » (mohareb, l’accusation qui vaut aux manifestants leur condamnation à mort), ne sont pas les protestataires pacifiques mais les bassidjis qui les frappent jusqu’au sang.

Pendant ce temps, le président tente de rétablir la confiance internationale envers le programme nucléaire iranien en évoquant soudain la possibilité d’enrichir en Turquie une partie de l’uranium dont l’Iran a besoin. Cette idée intervient après d’innombrables tentatives soutenues par toute la communauté internationale pour que cela se passe en Russie, projet que l’Iran avait fini par rejeter.

Pourtant, les dernières analyses américaines ont conclu que les troubles intérieurs avaient considérablement freiné le programme nucléaire et qu’il allait désormais s’écouler deux ou trois ans avant que l’Iran dispose d’assez de matériel fissible hautement enrichi pour en équiper la tête nucléaire d’un missile. Conclusion : c’est au mouvement vert, plutôt qu’au yellow cake, que tout le monde est désormais suspendu. Et les événements attendus le 11 février seront un indicateur décisif de sa force de mobilisation. Prochain épisode, vendredi 12 !

Serge MICHEL

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