« Tócala, tócala, tócala, toca las palmas. Por sevillanas, baila gitana con ese duende español. » (Frappe, frappe, frappe, frappe dans tes mains. Danse, gitane, ces sévillanes, avec toute le génie de l’Espagne). Cet extrait d’une des sevillanas (un des nombreux genrer du flamenco) les plus populaires reflète toute la joie, la fête et l’art qui entourent cette danse. À Séville, les sevillanas sont l’étendard de la culture folklorique et le meilleur moment pour en profiter est la Feria de abril (Foire d’avril).

Lundi soir, jour de El Alumbrao (l’Illumination). Nous sommes au Real dans le quartier de Los Remedios, où setrouve la Feria. Comme minuit approche, nous allons directement à la Portada, c’est-à-dire la porte d’entrée de la Feria. Là, des centaines de personnes attendent le début de la semaine de fêtes, tandis que les sevillanas s’improvisent déjà au beau milieu de la rue. À minuit pile, des millions d’ampoules électriques inaugurent l’ouverture de la Feria.

La Feria de Séville est étonnamment grande. Elle est composée de plus de 1000 casetas (cabanes), dont la plupart sont privées, c’est-à-dire qu’il est impossible d’y danser, manger ou boire sans y être convié par un membre. « Les touristes, qui viennent pour profiter de la fête, découvrent qu’ils doivent se contenter de quelques casetas publiques ou d’une simple ballade pour découvrir de loin l’ambiance de la fête », confie Ana, une andalouse habituée des lieux, tout en nous invitant à sa caseta, celle du Syndicat de l’Agriculture «Asaja».

En entrant dans la caseta, la première chose à faire est de demander une carafe de rebujito, la boisson la plus typique de la fête, composée de manzanilla (vin blanc de Xerez) et d’un soda comme le 7up. Bien que le vin et la bière soient également présents tout au long de la semaine, nous découvrons bien vite que le rebujito est la boisson vedette. Bien entendu, la nourriture ne manque pas non plus : tapas pour tout le monde. Pour commencer, ce soir, nous avons décidé prendre des croquetas, du filet de poisson sauce whisky, des chocos (calamares) et du queso manchego.

Quant aux invités, il est surprenant de découvrir que tout le monde est sur son trente et un, comme pour un mariage, mais que personne ne porte encore le costume « flamenco ». « Aujourd’hui est le premier jour de la Feria, celui qu’on appelle traditionnellement : la cena del pescaito (le souper du petit poisson), explique Beltran, un jeune charmeur sévillan. Il s’agit d’un dîner de gala qui est préparé dans la plupart des casetas, et qui est réservé aux membres de chacune. »

Nous changeons ensuite de caseta pour en apprendre davantage sur l’objectif de la nuit. Dans la rue temporaire Joselito el Grillo, nous sommes invités à la caseta de Carmen. Après nous avoir offert du rebujito et un morceau de jambon – en une parfaite hôtesse sévillane – Carmen explique que « la cena del pescaito est exclusivement réservée aux membres. Même nos enfants ne peuvent pas venir sinon nous serions trop nombreux ! Ici, par exemple, nous sommes vingt couples, alors je vous laisse imaginer… Après le dîner, les enfants et amis viennent bien sûr nous retrouver. »

Vers 3 heures, les lumières s’éteignent. C’est le signe que la fête est finie. « Très tôt ? », répète le mari de Carmen qui nous écoutaient. « C’est parce que la plupart d’entre nous iront travailler demain matin », explique-t-il. « Bien qu’il y ait beaucoup de gens comme nous qui prennent une semaine de congé pour l’occasion », rétorque Carmen le sourire aux lèvres.

Il ne nous est pas autorisé de quitter la feria sans déguster les fameux buñuelos (beignets accompagnés de chocolat chaud) dans les casetas tenues par les gitans. Obéissants, nous prenons notre petit déjeuner avant d’aller nous coucher.

Le mardi à midi, la ville, ainsi que ses habitants, se revêtent de nouvelles couleurs : les femmes sont presque toutes vêtues en flamencas. C’est le premier jour, et tout le monde profite de l’occasion pour inaugurer ses vêtements. Les Sévillanes sont très soigneuses pour choisir leurs vêtements et leurs avíos (les accessoires qui habillent la robe : le collier, les boucles d’oreilles, les fleurs et le châle). Un robe de flamenca coûte au moins 200 euros. Il y en a de toutes les couleurs, de tous les motifs et de toutes les formes, en fonction du style de chacune. Cette année, c’est la coupe de sirène avec des volants colorés qui commencent à hauteur du genou qui prime. Certains modèles perdurent d’année en année comme la jupe courte ou la coupe « María de la O », jupe en trois parties, sans volants. Le modèle désuet de la robe à volants à la taille, très peu flatteur selon de nombreuses femmes, a presque disparu.

Pour les hommes, le costume est toujours l’option la plus appropriée, comme la veille, sauf pour ceux qui se rendent à cheval à la Feria, puisqu’ils portent une combinaison spéciale et le chapeau traditionnel de Cordoue.

Les chevaux et les calèches, sont les moyens de locomotions les plus élégants et remarqués pour venir à la Feria et  s’y balader. On les compte par centaines et ils sont soigneusement décorés pour l’occasion. Ce défilé est digne d’admiration. On le voit arriver sur le chemin de la Feria, depuis le quartier de Triana, le berceau des artistes majeurs du flamenco tels que Antonio Canales (danseur), Remedios Amaya (chanteuse) et Isabel Pantoja (chanteuse populaire).

Quant à Triana, le coeur battant de Séville, il se chante et se vit. « Sevilla tuvo una niña, Y le pusieron Triana, La bautizaron en el Río, Los gitanos de la Cava, Vaya un bautizo con arte, Muchos barbos en adobo, Mucho vino y alegría, Y allí aprendieron los moros, El baile por bulerías. » (Séville eut une fille, ils ont l’appelé Triana, ils l’ont baptisé dans le fleuve, les Gitans de Cava, et quel baptême, quel art, beaucoup de poissons marinés, de vin et de joie, et là-bas les Maures ont appris à danser les bulerías).

Historiquement, les Arabes et les Gitans ont toujours cohabité  à Triana (« fille » talentueuse de Séville) avant leur expulsion, en 1492 pour les uns, en 1970 pour les autres. Les sevillanas constituent la danse régionale la plus célèbre d’Espagne, ce qui lui a valu une renommée mondiale. Elle s’exécute en quatre parties, appelées «couplets» et, bien qu’il existe une base de sevillanas connue par la plupart des gens, des artistes ont développé cette danse en y ajoutant des pas plus difficiles et originaux. Mais les gens de Séville répètent souvent que « Pour danser, il faut avoir du désir et un peu de grâce, c’est tout. »

Nous entrons ensuite dans une autre caseta de la rue Juan Belmonte (toutes les rues portent des noms de toreros de renom) pour déguster une spécialité typique de la Feria : la queue de taureau. A-t-il été abattu ces derniers jours ? Sans doute. Car la feria est aussi l’occasion de nombreuses corridas qui ont lieu dans les arènes de la Maestranza.

Le public se fait chaque jour de plus en plus nombreux et le vendredi la Feria bat son plein. Les habitants des villages alentours, mais aussi de nombreux touristes s’y retrouvent pendant le week-end. C’est l’occasion pour de nombreux Sévillans, fatigués par quatre jours de fête ininterrompue, de s’évader sur les côtes andalouses. D’autant que la Feria vient à manquer d’espace. Ces dernières années, il est très difficile de devenir membre d’une caseta parce qu’elles sont déjà débordées.

Pendant ces quelques jours, la caseta devient une seconde maison pour les Sévillans. Certains ne rentrent chez eux que pour dormir. Ce qui n’est même pas le cas des serveurs qui s’occupent du bar et qui, par conséquent y vivent pendant toute la durée de la Feria : leur journée commence lorsque le premier membre arrive et se termine lorsque le dernier est reparti.

La tradition veut que l’on revienne toujours à la caseta dont on est membre mais que l’on rende visite à des amis d’autres associations. « Chaque fois que quelqu’un vient, je l’invite, et les autres font pareil », explique Carmen. La curiosité nous assaille lorsque l’on prête attention à la carte des prix ( 8 euros le litre de rebujito et 10 euros en moyenne la tapa). «Une semaine de Feria coûte entre 1 000 et 2 000 euros à chaque Sévillan »rapporte Carmen. Compte tenu de sa popularité, la Feria est un luxe dont personne ne se prive ici.

La Feria nous saisit et nous transforme. Une robe de flamenco suffit pour entrer dans l’esprit de la fête. Les sevillanas et autres danses nous emportent tout au long de la journée et de la nuit. Le rire et la bonne humeur inondent les rues et les casetas. C’est cette chaleur particulière qui donne cette couleur si particulière qu’a l’Andalousie.

Beatriz Alonso (Séville)

Paru le 14 mai

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