Il est un peu plus de 12 heures, vendredi sur le forum de l’université Paris XIII, à Villetaneuse. Une troupe de danse hip-hop, Boycott Crew, met l’ambiance. Un clin d’œil au tube de Michael Jackson « They don’t really care about us » fait monter la température dans le public. Etudiants et personnels de l’université ne sont pas là uniquement pour admirer des chorégraphies entraînantes. S’ils sont rassemblés à cet endroit c’est aussi et avant tout pour le « Marathon des signatures » qu’Amnesty International, l’organisateur de l’événement, a voulu à la fois grave et  festif.

Chacun est appelé à venir signer des pétitions en faveur de prisonniers politiques ou de personnes inquiétées dans leur pays en raison de leur activités en faveur des droits de l’homme : Abuzar Al Amin, rédacteur en chef adjoint du journal Ria Al Shaab, au Soudan, est emprisonné avec deux de ses collègues pour avoir publié un article analysant les résultats de l’élection présidentielle d’avril dernier.

La Colombienne Ingrid Vergara, porte-parole du Mouvement national des victimes de crimes d’Etat, est menacée de mort par des groupes paramilitaires qui veulent la faire taire. Des membres, dont des femmes, de la Campagne pour l’égalité en Iran sont actuellement en prison, certains en attente de jugement. Chakib El Khiari journaliste marocain, a été condamné à trois ans de prison pour avoir dénoncé l’implication de hauts responsables de l’Etat dans un trafic de drogue. Son frère, Amin El Khiari, est présent ce vendredi à Paris XIII pour témoigner. Amanesty International a par ailleurs installé sur son stand une fresque représentant le planisphère avec le « chemin des droits humains » qui parcourt le monde. Les participants sont conviés à la signer.

Le show des Boycott Crew prend fin, place au groupe Milk Coffee and Sugar. Gaël Faye et Edgar Sekloka, les chanteurs, définissent leur univers musical comme un mélange doux-amer-sucré sur fond de slam et de hip-hop, touchant à des problématiques. Le groupe interprète quelques-uns de ses titres. « N’oubliez pas d’aller signer les pétitions », disent-il au public pendant leur prestation.

Treize heures passées, Milk Coffee and Sugar quittent la scène en remerciant la’ssistance qui a repris les paroles de certaines chansons. Cécile Coudriou, membre du bureau exécutif d’Amnesty France et professeur d’anglais des médias à Paris XIII, appelle Amin El Khiari à la rejoindre sur la scène. « Mon frère Chakib (photo ci-contre) a été condamné à trois ans de prison et à 68 000 euros d’amende (pour « insultes aux institutions publiques et infraction à la législation », ndlr). Il est en prison depuis deux ans. On lui reproche d’avoir touché à la réputation du Maroc en dénonçant un trafic de drogue et la corruption dans le pays. »

Emu et un peu intimidé face au public, Amin El Khiari poursuit son récit. Il explique qu’au début de son emprisonnement, son frère était seul dans une cellule et qu’il ne mangeait que des conserves. Après la mobilisation d’Amnesty International, les conditions de son incarcération se sont améliorées. Lorsque Cécile Coudriou lui demande ses attentes aujourd’hui, il répond qu’il souhaite « la libération inconditionnelle de son frère. Il n’a rien fait de répréhensible qui justifierait qu’il demande la grâce au roi du Maroc ». Amin El Khiari avoue ne pas comprendre pourquoi « la liberté d’expression a régressé au Maroc » et remercie les membres d’Amnesty pour leur action et leur soutien. « J’espère que l’année prochaine mon frère sera à ma place pour vous remercier. »

Le frère du prisonnier marocain me confie qu’il a régulièrement des nouvelles de son frère. « Mais les appels téléphoniques sont sur écoute. Je lui parle depuis un téléphone fixe situé dans la prison où il est détenu. » Il rappelle que Chakib a reçu en 2010 le Prix de l’Intégrité décerné par l’organisation Transparency Maroc. « Je n’ai pas honte de mon pays, j’ai même toujours dit que le Maroc était meilleur que certaines régions. » Ce qu’il reproche à Mohamed VI, le roi, c’est « de laisser des personnes non compétentes diriger le pays ».

Imane Youssfi

Articles liés

  • Le « dégoutage » : bien plus qu’un spleen à l’algérienne

    En Algérie, le phénomène du “dégoutage” persiste depuis des décennies. Le terme existait bien avant le hirak, (révolution pacifique citoyenne algérienne). Parmi la population, les jeunes, mais aussi les personnes âgées vivent ce sentiment qui n’a pas de définition dans le dictionnaire français.

    Par Amina Lahmar
    Le 14/09/2022
  • « Au Canada, deux mondes se croisent et doivent cohabiter » : réflexions sur la Justice restaurative

    Au Canada, les porte-paroles des premières nations se battent contre la surreprésentation des populations autochtones dans les prisons. Face à un système juridique, parfois opposé aux valeurs de ces peuples, les militants se battent pour tenter d'endiguer le phénomène. Adéline Basile, étudiante en droit à l’université d’Ottawa et vice-cheffe de la Première nation Ekuanitshit en fait partie. Interview.

    Par Meline Escrihuela
    Le 20/07/2022
  • A Montréal, errance et identité autochtones

    A Montréal, il n’y a pas de quartier autochtone comme on aurait un Little Italy ou un Chinatown. Mais ceux que l’on appelle « les itinérants » c’est-à-dire les sans-abris dont bon nombre sont autochtones ont un parc où ils se retrouvent : le square Cabot. C'est dans ce lieu emblématique que différentes institutions tentent de répondre à leurs besoins en multipliant les initiatives culturelles et solidaires tout en faisant vivre l’identité autochtone.

    Par Meline Escrihuela
    Le 23/06/2022