Cinq millions d’électeurs sénégalais se sont rendus aux urnes dimanche pour désigner leur futur président. Parmi les 14 candidats, l’actuel président Abdoulaye Wade a fait couler beaucoup d’encre, notamment ces dernières semaines. Wade brigue en effet un troisième mandat considéré comme inconstitutionnel par le peuple. La voix de l’opposition s’est élevée à travers le Mouvement du 23 juin. Le sang a coulé au cours des manifestations réprimées. Nous sommes à quelques heures de savoir si le mécontentement d’une partie des Sénégalais transparaîtra dans les urnes.

Arrivée, 12 heures 30. Je suis surprise par l’ambiance plutôt calme. Les Sénégalais semblent venir accomplir leur vote dans la sérénité. La présence d’une dizaine de camions de gendarmes y est peut-être pour quelque chose.  J’entends d’ailleurs un électeur sexagénaire chuchoter : « Depuis 1993, je vote pour le Sénégal à Paris et c’est bien la première fois que je vois autant de gendarmes ».

L’attente s’organise en une file, longue, patiente et surtout magnifiquement colorée par les boubous des femmes venues en beauté pour élire leur président. Comme dans chaque file, il y a ceux qui suivent le cours et les autres qui trichent. Ce ne sont pas toujours ceux qu’on croit : ces mêmes femmes déboulent en masse. Elles crient leur âge pour tout prétexte. Le droit d’aînesse et le respect nous font baisser la tête.

Un électeur me confie qu’il est « content, il y a du monde. On est là. On attend que le vieux parte ! Cette élection est plus importante qu’en 2000 et en 2007. On a besoin de retrouver la paix au Sénégal. On a besoin d’un président ».

 

Aux portes des bureaux de vote, il faut montrer patte blanche, soit carte d’identité numérisée, donc récente, et carte d’électeur. A l’intérieur, une cinquantaine de bureaux de vote. Mandataires, assesseurs et autres partisans sont là pour veiller au grain. 14 bulletins, une enveloppe, un isoloir et c’est parti. Un doigt dans l’encre rose indélébile et c’est fini. Cette année, il va falloir s’amputer d’un doigt pour tricher… A l’heure où l’opposition craint les fraudes massives, le staff de l’élection, pointilleux, fourmille dans les docks, rendus chaleureux par une distribution de sandwich ou encore par une prière rattrapée derrière un bureau.

Dans le staff, « Youssoupha et Youssoupha », deux cousins partisans d’Amsatou Sow Sidibé, une des deux femmes candidates. Ils s’inquiètent du vote ethnique des Peuls qui «  sont venus voter en masse pour l’un des leurs, Macky Sall ». Ce vote, ils le considèrent comme « subjectif plus qu’utile. C’est une élection importante, on doit tous être unis pour voter utile. Nous sommes tous de l’opposition, on a des divergences mais c’est une seule et même famille ».

J’ai également pu m’entretenir avec un de leurs aînés : Abdoulaye Tine, président du comité de soutien et avocat au barreau de Paris. Pour lui, « cette élection va être un tournant décisif dans l’histoire politique du Sénégal. Ces dernières années, on a assisté à une régression terrible de la démocratie, démocratie qui jadis faisait la fierté et l’exemplarité du Sénégal ». Tout juste revenu du Sénégal la veille, Abdoulaye Tine a initié « le collectif de soutien aux victimes de la répression policière d’Abdoulaye Wade et déposé la première plainte devant le doyen des juges. Des meurtres ont été commis, des actes de tortures ont été perpétrés, des lieux de cultes ont été profanés. Ça finit par révolter notre conscience citoyenne. Le combat passe par l’élection d’un chef d’État soucieux du respect de la Constitution, soucieux des droits de l’Homme. Aujourd’hui, vu cette mobilisation, j’ose espérer que d’ici quelques heures, toute cette indignation, tout ce mécontentement résonnera par les urnes ».

Départ, 15 heures 30. Au moment de partir, je remarque la foule qui attend encore de retirer carte d’électeur et d’identité. Elle n’a pas bougé. Plus de 3 heures d’attente pour les précieux sésames.

A l’heure où les résultats sortent bureau par bureau, l’excitation monte. Chez moi, sur Facebook et encore plus sur Twitter. Les twittos sont devenus hyperactifs sous #sunu2012 et #kebetu. Tout le monde y va du score de son bureau de vote, de ses commentaires sur le déroulé du scrutin. Chacun dépose une marque indélébile sur la toile pour éviter la fraude à tout prix. En 2012, les réseaux sociaux sont devenus comme accessoire de la citoyenneté.

Rouguyata Sall

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