« Là, tu vois, je viens d’accomplir un acte historique », lance Chahrazed, sourire aux lèvres et les yeux rivés sur La Tunisie de Ben Ali, un livre qu’elle vient d’acheter dans une librairie en plein cœur de Tunis. Elle en a la chair de poule. « Il y a quelques mois, cela aurait été impensable », confie-t-elle. La régente de Carthage, La Révolution des Braves, Le Canard Enchaîné, Le Monde, autant d’écrits et de titres que les Tunisiens n’auraient jamais pensé pouvoir lire un jour.

Et pourtant, ils sont désormais disponibles dans toutes les librairies du coin. « Je t’avouerais qu’en l’achetant, j’ai regardé quelques secondes par-dessus mon épaule, réflexe oblige. Mais j’étais surtout très fière de pouvoir sortir de cette librairie avec ce livre à la main. » Expatriée en Tunisie depuis près d’un an, cette jeune Franco-Tunisienne a vécu la révolution de l’intérieur, mais avec un regard extérieur.

« C’était incroyable, exaltant et effrayant à la fois. Personne, que ce soit ici ou ailleurs, ne pensait que Ben Ali partirai. Tout le monde depuis un quart de siècle s’était accommodé à composer avec lui, que ce soit le peuple tunisien ou au niveau international. Les manifestants n’auraient jamais imaginé un seul instant qu’il partirai. » raconte Chahrazed. Au lendemain de la révolution, comme beaucoup, elle a du mal à réaliser.

« Premier sentiments, j’y crois pas, c’est pas possible. J’ai eu un sentiment étrange en prenant le taxi, pour la première fois, on pouvait parler de politique sans crainte que l’un ou l’autre soit un espion de Ben Ali. Auparavant, personne ne se risquait à aborder un sujet politique. La paranoïa a disparu en même temps que Ben Ali. Les voix se sont libérées, et tous se sont découvert des connaissances et capacités de réflexion et d’analyses politiques encore jamais utilisées. » En effet, aujourd’hui, tous abordent sans complexe des sujets autrefois tabous. On découvre les joies du débat politique enflammé au café du coin, et on s’improvise politologue en buvant un verre dans un resto branché.

« Aujourd’hui, tout le monde parle d’une seule voix, tout le monde veut que les enfants retournent à l’école, que les manifestations s’arrêtent. On veut montrer au gouvernement sortant et à son parti déchu, le RCD, que le peuple est fort et conscient, et qu’il va se prendre en main. Que toute l’éminence grise présente en Tunisie va travailler à créer une véritable liberté, une véritable unité et une cohésion sociale » poursuit la jeune femme. Cela étant dit, la Tunisie a traversé une période d’insécurité, et en tant que fille toute seule, ce n’était pas facile tous les jours. « Je n’étais pas rassurée. J’avais peur pour moi, il y avait des partisans de Ben Ali qui rodaient et qui voulaient créer le chaos. Puis la rumeur s’est emparée de l’information, une psychose était en train de naitre, on parlait de milices cachées sur les toits, tout le monde avait peur et tout le monde restait scotché devant les informations à la télé. Moi j’étais au aguets, constamment. »

Aujourd’hui, cette insécurité disparaît peu à peu, mais le pays n’en demeure pas moins instable, ce qui est tout a fait normal en période de transition. « Le problème aujourd’hui, c’est que tout le monde veut se réapproprier ce qui appartient à l’État, et donc ce que Ben Ali a volé, mais malheureusement, on est en plein début de la création de la “Faoutha” qui signifie anarchie en arabe. » Ce que craint Chahrazed, c’est que la Tunisie se transforme en dictature du peuple. « Après la chute du régime, il y a eu une période où tous les patrons étaient considérés comme des corrompus et beaucoup de salariés ont licencié leurs chefs. C’était le cas par exemple d’une entreprise du secteur public où le gouvernement provisoire a donné raison aux salariés. »

En effet, de peur d’être assimilé à l’ancien régime, le gouvernement provisoire cède presque tout aux manifestants. « Des manifestants sont sortis dans la rue pour réclamer une allocation chômage, car ça n’existait pas avant. Le gouvernement a accepté de leur allouer tout d’abord 150 DT [environ 75 euros] puis 200 DT. Sauf qu’il existe en Tunisie des employés qui sont moins payés que cette allocation. Du coup eux aussi sont également sortis dans la rue pour réclamer une augmentation. Et ça risque d’aller crescendo, débordements, manifs, etc. Pour le moment, nous n’avons pas de gouvernement stable qui prenne des décisions collégiales. »

Pour la jeune expatriée, il faudrait dans l’immédiat que tout le monde retrousse ses manches: « Nous avons besoin que les Tunisiens du monde entier apportent leur pierre à l’édifice. Que des investisseurs étrangers reviennent, et que le tourisme reprenne. » Et d’ajouter qu’« il ne faut pas que d’une potentielle démocratie belle et rayonnante naisse un chaos ou un régime totalitaire ». Selon elle, pour que la contagion soit productive, il faut que les tunisiens se prennent en main et qu’ils ne sabotent pas eux-même leur révolution.

Le « Dégage, dégage » à tout bout de champ n’est pas une solution. « On ne peut pas demander la démission à chaque mot de travers, c’est contreproductif. Il faut laisser libre cours au pluralisme, à la discussion, pour arriver à un consensus et à parler d’une seule voix. » C’est ainsi, selon elle, que la Tunisie redonnera confiance à l’extérieur, en prouvant que la situation est bonne, saine et positive. « Alors oui cette révolution a un côté exaltant, une page de l’histoire s’est écrite sous notre plume et c’est juste un sentiment incommensurable. Mais tout reste encore à construire… »

Widad Kefti (Tunis)

Précédents articles de Widad en Tunisie :
Amira,-le-charme-combatif-d’une-jeune-Tunisienne-engagée
«En-tunisie-la-rue-a-cree-ses-propres-journalistes»

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