«L’Espagne ce n’est pas le Barça, ni le Real Madrid. Le triomphe d’aujourd’hui, c’est celui de tout le football espagnol». Le sélectionneur de la Roja Vincente Del Bosque n’apprécie pas la question. Au soir de la qualification de son équipe pour la finale du mondial 2010, un journaliste lui fait remarquer que son équipe a de forts airs de FC Barcelone avec 7 des 11 joueurs alignés issus de l’équipe catalane. A Barcelone, les supporters catalans se rassemblèrent plus qu’ordinaires sans toutefois égaler les foules présentes dans les autres villes du pays. Rencontré à l’époque à Madrid, un catalan vêtu du maillot du Barça et d’une écharpe de la Roja ne peut s’empêcher de me confier, le sourire en coin : « c’est plus une victoire de la catalogne qu’autre chose ».

Comment un club de football est-il devenu un tel emblème de l’identité Catalane ? La réponse se trouve dans les lignes mouvementées de l’histoire espagnole. Tout d’abord il faut rappeler que la Catalogne ne rejoint la couronne d’Espagne centralisée qu’en 1714. Le XIXème siècle voit l’émergence de La Renaixenca (La renaissance), un mouvement intellectuel romantique qui promeut la langue catalane. En 1886, le 1er journal en langue catalane parait. Au même moment, la catalogne s’industrialise rapidement, accueille de nombreux ouvriers étrangers. Les immigrés britanniques introduisent le football qui va connaître un véritable succès dans l’ensemble de la société catalane.

Alors que les journaux ne mobilisaient que les plus éduqués des catalans, le football, à travers le soutien à l’équipe locale créée en 1899, permettra l’expression d’un nationalisme plus populaire. Hans Gamper, le fondateur du FC Barcelone est un fervent soutient de la cause catalane. Ce Suisse  pris d’affection pour sa terre d’adoption va mener campagne dans l’entre-deux-guerres auprès du comité Olympique pour que la Catalogne puisse aligner une équipe ou même organiser les prochains jeux.

En 1923, le dictateur Miguel Primo de Rivera prend le pouvoir et interdit immédiatement la langue et le drapeau catalans au nom de l’unité espagnole.  Lorsqu’en 1925, l’hymne espagnol est sifflé au stade du Barça par 14,000 supporters, le gouvernement exclu Gamper et fait fermer le stage pour 5 mois.

Durant la guerre civile (1936-1939), le Barça connait une période creuse au cours de laquelle ses joueurs combattent au front les troupes nationalistes. Dirigées par Franco, ces dernières cherchent à mettre fin à la République qui depuis 1931 a concédé  une plus grande indépendance aux régions. En avril 1937, un homme d’affaire Mexicain propose 15,000 US dollars au Club pour une tournée des joueurs au Mexique. Le club accepte, l’argent étant alors crucial pour la survie de la République.

En 1939, la République est vaincue et l’avènement de Franco sonne le début d’une sombre période pour la Catalogne.  Le régime mène une guerre contre la langue catalane qui n’est plus parlée qu’au sein des foyers. Cependant, le caudillo ne ferme pas le club Barcelonais, considérant que son influence politique est moindre. Le Camp Nou devient alors le seul endroit où les Catalans ont l’occasion de s’identifier en tant que nation, chantant les mêmes hymnes, agitant le même drapeau du club, parlant Catalan dans les gradins.

L’équipe est pourtant au plus bas. Ses deux rivales la dépassent allègrement. Le Real Madrid, club favori du dictateur, domine pendant l’ensemble des années 1950 et 1960 la scène nationale (12 victoires en Liga) et européenne (6 victoires en European Cup). Les clasico sont l’occasion d’opposer ce club, symbole du centralisme et du franquisme  au très Catalan FC Barcelona. Au sein même de Barcelone, Franco promeut un club au caractère bien plus espagnol, dépourvu de toute symbolique indépendantiste le RCD Espanyol.

Sur le plan économique, la Catalogne bénéficie d’une dynamique unique dans le pays. Près de deux millions d’andalous, castillans ou aragonais émigrent vers Barcelone en l’espace de 10 ans. Franco favorise ces mouvements de population, pensant qu’un afflux d’ouvriers de langues espagnols diluerait les velléités catalane. Or l’omniprésence du Barça était telle que ces nouveaux migrants considère leur soutien au club comme un moyen indispensable d’intégration à la région.

Avec la mort de Franco en 1975 et la mise en place de la démocratie dès 1978 ne comble que partiellement les revendications nationalistes. La Catalogne est reconnue avec le pays Basque et la Galice comme région historique et obtienne certaines prérogatives que les autres régions espagnoles n’ont pas. L’Etat espagnol n’est pourtant pas fédéral, et la nation catalane n’est reconnue qu’au sein de la nation espagnole. Les revendications ne cessèrent donc pas et l’opposition avec la capitale reprit de plus belle.

La recrudescence des tensions lors des classico de ces dernières années peut notamment s’expliquer par les difficultés économiques du pays. Alors que le gouvernement central  refuse d’accorder aux catalans une plus grande autonomie, cette région dynamique représente une grande partie des recettes fiscales d’un pays amorphe. Les catalans contestent de plus en plus la solidarité nationale. Avec près de 25% de femmes et une tranche d’âge très large, les abonnés du Barça reflètent un public très diversifié englobant toute la société catalane. Les différentes victoires du club face au Real Madrid prennent dès lors un aspect politique. Parce qu’en Catalogne, le Barça est « plus qu’un club ».

Rémi Hattinguais

Articles liés

  • A Montréal, errance et identité autochtones

    A Montréal, il n’y a pas de quartier autochtone comme on aurait un Little Italy ou un Chinatown. Mais ceux que l’on appelle « les itinérants » c’est-à-dire les sans-abris dont bon nombre sont autochtones ont un parc où ils se retrouvent : le square Cabot. C'est dans ce lieu emblématique que différentes institutions tentent de répondre à leurs besoins en multipliant les initiatives culturelles et solidaires tout en faisant vivre l’identité autochtone.

    Par Meline Escrihuela
    Le 23/06/2022
  • Lisa Koperqualuk, figure du militantisme inuit au Canada

    Essayiste, militante pour les droits des Inuits, anthropologue, conservatrice dans un musée… Il serait difficile de décrire en quelques mots Lisa Koperqualuk. Cette femme inuite originaire du Nunavik (Nord du Québec) semble avoir déjà vécu mille vies et mené mille combats et représente un modèle de réussite pour sa communauté. Rencontre.

    Par Emeline Odi
    Le 21/06/2022
  • Bamako vu de Paris : le regard de la diaspora sur la junte au pouvoir

    Le Mali est au centre de l’actualité internationale. Accusations de crimes de guerre en lien avec les milices Wagner ; restrictions de la liberté de la presse ; fin de l’opération Barkhane, la junte militaire au pouvoir est largement décriée. Les injonctions de la communauté internationale afin que le pays organise des élections démocratiques se multiplient. Mais quel regard les Maliens de la diaspora, très présents en France, portent-ils sur les mutations politiques de leur pays ?

    Par Rémi Barbet
    Le 09/05/2022