Ils se sont rencontrés sur Facebook avec une seule idée en tête : aller aider les sinistrés du tremblement de terre qui a frappé le Chili le 27 février à 3h30 du matin*. Des jeunes de tous âges, de tous bords politiques, de toutes convictions religieuses. Tous se rejoignent sur un point : la méfiance qu’ils ont des grandes instances comme la Croix-Rouge et autres associations. Tous ont privilégié une action concrète à une donation anonyme pour se donner bonne conscience.

Theddy et Dereck Lizama, respectivement 27 et 33 ans, sont musiciens. Ils sont comme vous et moi. Pas de ponchos noirs, de chants révolutionnaires genre « El pueblo unido jamas sera vincido » ! Leurs copains aiment le rap (un grand concert s’est déroulé jeudi soir à Santiago après les cérémonies d’installation au pouvoir du nouveau président Sebastian Pinera), le reggaeton, la cumbia, eux chantent et dansent le tango cher à leur voisins argentins. Ils ont créé un groupe : Tango Lado B (Tango face B).

Theddy et Dereck ont été bouleversés par le tremblement de terre qui a ravagé le sud chilien et atteint Santiago plus légèrement. Ils ont été emportés par l’élan patriotique qui a saisi leur pays. Génération Facebook, ils ont créé le 2 mars sur le réseau social un groupe « Campagna de recoleccion de viveres y abrigo » (Campagne de ramassage de vivres et de vêtements) « pour aider les environs de Curico ».

Curico, une ville du sud largement détruite par le séisme que connaissent les lascars. « Notre idée, expliquent les deux frères, était d’aller dans les villages environnants qui n’ont bénéficié d’aucune aide à la différence des grandes villes comme Concepcion ou Curico. On voulait aussi aller jusqu’à la côte frappée par le tsunami. » En deux jours plus de 250 amis répondent à l’appel. Cinquante sacs poubelles de 100 litres remplis jusqu’à la gueule de vêtements sont ainsi stockés dans un hangar, de la nourriture aussi. « Notre idée ce n’était pas seulement donner de la bouffe mais leur faire à dîner, leur offrir un moment de convivialité. Leur remonter le moral, quoi. »

Organisation latine : le 5 mars nous avions rendez-vous à 4 heures du mat’ à Santiago pour partir dans le bus que Don Gabriel avait mis à notre disposition. Résultat : on est parti à midi ! C’est dans ces moments-là qu’on se sent désespérément français. Par contre quelle ambiance ! Les Chiliens n’ont pas la charité triste. Ça chante, ça rigole, ça s’engueule. Nous sommes douze, les cinq membres de Tango Lado B, Don Gabriel au volant de son vieux bus et cinq autres jeunes. Mais malgré le caractère apparemment anarchique de l’organisation qui entraîne d’interminables discussions, Theddy, Dereck et leurs potes avaient bien préparé le terrain. Ils s’étaient mis d’accord avec Radio Alpha et Omega, la radio de Curico pour préparer l’expédition.

Arrivés à Molina, à côté de Curico, nous sommes attendus Plazza Mayor. La rencontre à la mairie nous permet de comprendre que l’aide est déjà arrivée en nombre dans la ville. 200 jeunes volontaires d’un parti de droite sont déjà au boulot. Nous décidons de nous installer dans la campagne. Avant de dormir sous les étoiles (et sur les sacs de vêtements), nous discutons.

Marcelo, 23 ans, né dans une famille paysanne et vivant dans une poblacion pauvre de Santiago, fait partie de l’opération a voté Pinera. Il m’explique : « Je n’ai rien connu d’autres que la Concertation (un rassemblement de centre gauche qui a été au pouvoir du départ de Pinochet en 1988 jusqu’à l’élection du nouveau président en janvier dernier, ndlr). Fallait bien que ça change… Je ne suis pas de droite mais, pour moi, c’était tout sauf la Concertation ! Et puis l’insécurité monte, Pinera pourra peut-être la faire reculer. »

D’autres ne sont pas d’accord mais il y a débat sur les « racailles » des poblaciones (les quartiers de Santiago) qui volent dans les rues. Certains dans le bus sont de gauche, d’autres de droite. Le lendemain quand nous nous installerons dans la chapelle d’un village pour dormir, l’engueulade opposera les cathos et les athées, même si la religion reste un sujet que l’on traite ici avec respect. Si le racisme n’a pas la virulence qu’on connaît en France, il se dilue dans un rejet des immigrés d’origine indienne qui viennent de Bolivie ou du Pérou chercher du travail à Santiago.

A ce sujet, le match de foot que le nouveau président (propriétaire du principal club chilien, Colo Colo, et accessoirement 437e fortune mondiale selon le classement Forbes en 2010) a joué mercredi avec le premier président indien d’Amérique latine, le Bolivien Evo Morales, en faveur des victimes du « terremoto » avait des allures de symbole. Mes amis aiment à se trouver des origines « mapuches », du nom des rares Indiens qui vivent encore aux Chili après avoir été repoussés par les Blancs vers le Sud, mais saluez une « morrocha », une belle brune à la peau foncée, elle vous fera toujours observer qu’elle est blanche…

La distribution de vivres et de vêtements, elle, est faite avec beaucoup de sérieux et d’émotion. « On voulait éviter de donner à des gens qui n’en avaient pas vraiment besoin », expliquent Theddy et Dereck. On interroge les paysans dont les maisons sont détruites ou très endommagées pour répartir l’aide. 300 des 400 maisons sont ici en péril quand elles ne sont pas par terre. Il y a aussi beaucoup d’émotion. On fait la fête, on mange, on chante. Et l’on se quitte dans de grands « abrazos », des étreintes fortes, chaleureuses. Mâles.

Corentin Sauvage (texte et photos)

*Depuis le pays a subi près de 300 répliques. Une secousse de 7,6 sur l’échelle de richter a chahuté, hier encore, la cérémonie de passation de pouvoirs entre l’ancienne présidente, Michelle Bachelet et le nouveau Sebastian Pinera sous le regard inquiets de plusieurs chefs d’Etat et ministres étrangers (dont Christine Lagarde) qui regardaient les lustres danser au-dessus de leur tête. Moi-même installé au balcon, j’ai bien cru que j’allais leur tomber sur la tête, c’est dire…

A peine rentrés Theddy, Dereck et leurs potes ont créé un nouveau groupe sur Facebook pour une deuxième distribution en faveur des victimes.

Légendes photos, de haut en bas :

1) Une fois l’évaluation faite, chacun se rend dans une maison afin d’y déposer un sac chargé du nécessaire. Village d’Itahue, 8/03/2010.
2) Ici l’on peut constater la fissure au sol causée par le tremblement de terre. La maison de cette famille se trouvait pile au mauvais endroit. La famille doit déménager car ici l’aide ne parvient pas. Village d’ Itahue, 8/03/2010.
3) Habitant du village reconstruisant sa maison : il est amusé a l’idée d’être photographié par un Français. Village d’ Itahue 9/03/2010.
4) Sur la route, il est possible de constater les degats provoqués par le tremblement de terre. Commune de Molina 7/03/2010.

Corentin Sauvage

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